Santé Mentale

Dissociation

Série Dissociation - 5/7 - Ce que le langage révèle : agentivité, pronoms et blessure du sens

Temps de lecture : 3 minutes

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Dr Edouard Bougueret

Dissociation

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Dr Edouard Bougueret

Dissociation

Dissociation, ce qu'on croit savoir - Épisode 5/7

L’épisode précédent a montré comment un trauma relationnel précoce empêche la constitution d’un sentiment continu de soi. Cette fragmentation ne reste pas muette. Elle se dépose dans la manière dont la personne parle d’elle-même, parfois avant même qu’elle puisse en faire le récit.

Introduction

Il y a une observation que beaucoup de cliniciens font sans toujours la nommer. Lorsqu’un patient approche du cœur de son histoire traumatique, sa langue se modifie. Le « je » s’efface. Il dit « tu » en parlant de lui, glisse vers le « on », bascule vers un « il » qui le décrit de l’extérieur, comme si l’expérience appartenait à un autre. Le temps verbal flotte, le récit perd son fil.

Ce déplacement n’est pas anecdotique. Il touche à quelque chose : la blessure traumatique est aussi une blessure du langage et de la position d’où l’on parle.

L’apport de la psycholinguistique

Les travaux de Yann AUXEMERY* sur la dimension langagière du trauma offrent un cadre pour penser cette observation. Le trauma n’attaque pas seulement la mémoire et la régulation, il attaque la fonction narrative elle-même, cette capacité à faire de l’expérience un récit organisé et habitable. Sous l’effet de l’effraction, le récit s’appauvrit, se vide, se fige. La parole tourne autour du noyau sans pouvoir l’inscrire dans une histoire.

Cette atteinte du sens n’est pas une simple difficulté à raconter. Elle signale que l’expérience n’a pas été intégrée : ce qui ne peut pas être mis en récit reste en souffrance dans le système, sous forme de fragments non symbolisés.

Contenu de l’article

Le pronom comme marqueur d’agentivité

C’est sur l’agentivité que le langage devient le plus parlant. Être agent, c’est être le sujet de ses actions, celui qui dit « je fais », « j’ai vécu », « je ressens ». Or, à l’approche du noyau traumatique, cette position de sujet se défait. Le glissement pronominal, du « je » vers le « tu », le « on » ou le « il », n’est pas une figure de style : c’est la trace grammaticale d’une agentivité psychique qui se retire. La langue dit la dissociation avant que le patient ne puisse la penser.

C’est le sens du syndrome SPLIT tel qu’il a été décrit : une corrélation entre l’usage pronominal et l’intensité dissociative. Plus la personne s’éloigne de la première personne, plus elle s’éloigne, dans le même mouvement, de la possibilité d’habiter son expérience. Écouter le pronom, c’est donc disposer d’un indicateur fin de la proximité du noyau et du degré de présence du patient à lui-même.

Un horizon, pas un outil

Des travaux récents de traitement automatique du langage explorent ces marqueurs pour tenter de repérer automatiquement la dissociation ou la détresse traumatique dans la parole. Les résultats existent, mais leurs performances restent modestes.

Il faut donc tenir ces données pour ce qu’elles sont : un horizon prometteur, pas un instrument disponible. Ce qui est précieux pour le clinicien aujourd’hui n’est pas la machine, c’est l’oreille. Aucun algorithme n’est requis pour entendre, en séance, qu’un patient vient de quitter le « je ».

Conclusion clinique

Ce que cet épisode propose n’est pas une technique, c’est une attention. Le pronom est un indicateur clinique gratuit et immédiat : il renseigne sur la fenêtre de tolérance, sur la bascule dissociative qui s’amorce, sur le moment où il faut ralentir plutôt qu’avancer. Suivre la position d’énonciation du patient, c’est suivre, presque en temps réel, sa présence à lui-même.

Autrement dit, avant tout dispositif, le langage est déjà un instrument de mesure.

Vers l’épisode suivant

Si le langage signale le moment où le patient approche du noyau et risque de basculer, alors une question pratique s’impose : que faire de ce signal ? Le prochain épisode aborde la question thérapeutique centrale, celle de la stabilisation, et de ce qu’elle veut dire concrètement avant d’envisager le moindre retraitement.

*https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/trauma-et-langage-du-langage-blesse-au-langage-therapeutique

Dissociation, ce qu'on croit savoir - Épisode 5/7

L’épisode précédent a montré comment un trauma relationnel précoce empêche la constitution d’un sentiment continu de soi. Cette fragmentation ne reste pas muette. Elle se dépose dans la manière dont la personne parle d’elle-même, parfois avant même qu’elle puisse en faire le récit.

Introduction

Il y a une observation que beaucoup de cliniciens font sans toujours la nommer. Lorsqu’un patient approche du cœur de son histoire traumatique, sa langue se modifie. Le « je » s’efface. Il dit « tu » en parlant de lui, glisse vers le « on », bascule vers un « il » qui le décrit de l’extérieur, comme si l’expérience appartenait à un autre. Le temps verbal flotte, le récit perd son fil.

Ce déplacement n’est pas anecdotique. Il touche à quelque chose : la blessure traumatique est aussi une blessure du langage et de la position d’où l’on parle.

L’apport de la psycholinguistique

Les travaux de Yann AUXEMERY* sur la dimension langagière du trauma offrent un cadre pour penser cette observation. Le trauma n’attaque pas seulement la mémoire et la régulation, il attaque la fonction narrative elle-même, cette capacité à faire de l’expérience un récit organisé et habitable. Sous l’effet de l’effraction, le récit s’appauvrit, se vide, se fige. La parole tourne autour du noyau sans pouvoir l’inscrire dans une histoire.

Cette atteinte du sens n’est pas une simple difficulté à raconter. Elle signale que l’expérience n’a pas été intégrée : ce qui ne peut pas être mis en récit reste en souffrance dans le système, sous forme de fragments non symbolisés.

Contenu de l’article

Le pronom comme marqueur d’agentivité

C’est sur l’agentivité que le langage devient le plus parlant. Être agent, c’est être le sujet de ses actions, celui qui dit « je fais », « j’ai vécu », « je ressens ». Or, à l’approche du noyau traumatique, cette position de sujet se défait. Le glissement pronominal, du « je » vers le « tu », le « on » ou le « il », n’est pas une figure de style : c’est la trace grammaticale d’une agentivité psychique qui se retire. La langue dit la dissociation avant que le patient ne puisse la penser.

C’est le sens du syndrome SPLIT tel qu’il a été décrit : une corrélation entre l’usage pronominal et l’intensité dissociative. Plus la personne s’éloigne de la première personne, plus elle s’éloigne, dans le même mouvement, de la possibilité d’habiter son expérience. Écouter le pronom, c’est donc disposer d’un indicateur fin de la proximité du noyau et du degré de présence du patient à lui-même.

Un horizon, pas un outil

Des travaux récents de traitement automatique du langage explorent ces marqueurs pour tenter de repérer automatiquement la dissociation ou la détresse traumatique dans la parole. Les résultats existent, mais leurs performances restent modestes.

Il faut donc tenir ces données pour ce qu’elles sont : un horizon prometteur, pas un instrument disponible. Ce qui est précieux pour le clinicien aujourd’hui n’est pas la machine, c’est l’oreille. Aucun algorithme n’est requis pour entendre, en séance, qu’un patient vient de quitter le « je ».

Conclusion clinique

Ce que cet épisode propose n’est pas une technique, c’est une attention. Le pronom est un indicateur clinique gratuit et immédiat : il renseigne sur la fenêtre de tolérance, sur la bascule dissociative qui s’amorce, sur le moment où il faut ralentir plutôt qu’avancer. Suivre la position d’énonciation du patient, c’est suivre, presque en temps réel, sa présence à lui-même.

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