Santé Mentale

Dissociation

Série Dissociation - 4/7 - Le traumatisme de trahison : quand le lien lui-même est la blessure

Temps de lecture : 3 minutes

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Dr Edouard Bougueret

Dissociation

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Dr Edouard Bougueret

Dissociation

Dissociation, ce qu'on croit savoir - Épisode 4/7

Les trois premiers épisodes ont décrit comment un événement traumatique s’inscrit dans le système nerveux : une effraction qui dépasse les capacités d’intégration et laisse une mémoire non digérée. Cette description vaut pour le trauma qui vient du dehors. Elle ne suffit plus quand la menace ne vient pas d’un événement, mais d’un lien.

Introduction

Certains patients ne décrivent pas un souvenir. Ils décrivent une impossibilité : celle de se sentir une seule et même personne d’un moment à l’autre. Le récit de leur histoire ne tient pas en un fil continu, il se présente par morceaux qui semblent appartenir à des personnes différentes. Quand on remonte, on ne trouve pas un événement unique et spectaculaire, mais une relation : une figure d'attachement dont les réponses étaient imprévisibles, tantôt source de réconfort, tantôt source de peur.

C’est ce que la recherche a nommé le traumatisme de trahison, à la suite des travaux de Jennifer Freyd. C'est l’un des points où la clinique du trauma change de nature, et où nos modèles habituels demandent à être révisés.

Une blessure qui ne ressemble pas aux autres

Un trauma externe, un accident, une agression commise par un inconnu, laisse au moins une ressource intacte : le système d’attachement. La personne blessée peut se tourner vers une figure protectrice pour se réguler. La peur et le réconfort viennent de deux sources distinctes.

Le traumatisme de trahison supprime cette distinction. La source de la peur et la source du réconfort sont la même personne, celle dont dépend la survie de l’enfant. Le système nerveux reçoit alors deux injonctions incompatibles : fuir la menace, et se rapprocher de la figure d’attachement. Mary Main et Erik Hesse ont décrit cette situation comme une peur sans solution. Il n’existe aucune réponse comportementale cohérente qui résolve la contradiction. C’est cette absence de solution, répétée, qui fait le dommage, plus que l’intensité d’un épisode isolé.

Contenu de l’article

L’incohérence de la figure d'attachement et la fragmentation de l’identité

Ce qui fragmente n’est pas tant la violence que l’incohérence. Une figure parentale régulièrement effrayante peut être anticipée, et l’enfant peut organiser une stratégie de protection, même coûteuse. Une figure imprévisible, dont les signaux se contredisent, ne permet aucune stratégie stable. L’enfant développe alors des conduites contradictoires en même temps : il s’approche et se fige, cherche et évite. C’est la signature de l’attachement désorganisé.

Or l’identité cohésive ne se construit pas seule. Elle se forme dans un lien régulateur suffisamment prévisible, qui permet à l’enfant de relier ses états internes successifs en un sentiment continu de soi. Quand ce lien est lui-même la source de l’alarme, les états restent juxtaposés au lieu de s’intégrer. Autrement dit, la fragmentation n’est pas un défaut de l’enfant : c’est la trace, dans l’organisation psychique, d’une relation qui n’offrait pas de cohérence à intérioriser.

Du désorganisé au dissociatif

C’est ici que se dessine le lien avec les troubles dissociatifs les plus sévères, jusqu’au trouble dissociatif de l’identité. La théorie de la dissociation structurelle de Onno van der Hart propose une lecture utile : faute d’avoir pu intégrer ses expériences, la personnalité reste organisée en parties qui n’ont pas accès les unes aux autres, des parties tournées vers la vie quotidienne et des parties qui restent fixées dans la défense traumatique.

Il ne s’agit pas de poser un diagnostic à la légère, ni de voir de la dissociation structurelle partout. Il s’agit de comprendre une continuité : entre l’attachement désorganisé du nourrisson et la fragmentation adulte, il y a une même logique, celle d’un sens de soi qui n’a jamais pu se constituer comme un tout parce que le lien qui aurait dû le porter était lui-même la blessure.

Conclusion clinique

Ce que cet épisode change pour la pratique tient en une phrase : un traumatisme de trahison ne se traite pas comme un trauma simple. Lorsque la blessure est dans le lien, la relation thérapeutique n’est pas le décor du travail, elle en est le premier instrument. Avant d’envisager le retraitement d’un souvenir, il faut qu’un lien régulateur, fiable et prévisible, ait commencé à exister, car c’est précisément cette expérience qui a manqué.

Cela suppose aussi de la prudence : activer trop vite un réseau de mémoire construit dans la terreur du lien, c’est risquer de rejouer l’effraction plutôt que de la réparer. La logique est celle de la transmission patiente, pas de l’exposition.

Vers l’épisode suivant

Cette fragmentation ne se lit pas seulement dans les comportements d’attachement ou dans les symptômes. Elle s’entend. Le prochain épisode s’intéresse à ce que le langage lui-même révèle de la blessure : comment l’usage des pronoms et la perte d’agentivité trahissent, parfois avant le récit, la proximité du noyau traumatique.

Dissociation, ce qu'on croit savoir - Épisode 4/7

Les trois premiers épisodes ont décrit comment un événement traumatique s’inscrit dans le système nerveux : une effraction qui dépasse les capacités d’intégration et laisse une mémoire non digérée. Cette description vaut pour le trauma qui vient du dehors. Elle ne suffit plus quand la menace ne vient pas d’un événement, mais d’un lien.

Introduction

Certains patients ne décrivent pas un souvenir. Ils décrivent une impossibilité : celle de se sentir une seule et même personne d’un moment à l’autre. Le récit de leur histoire ne tient pas en un fil continu, il se présente par morceaux qui semblent appartenir à des personnes différentes. Quand on remonte, on ne trouve pas un événement unique et spectaculaire, mais une relation : une figure d'attachement dont les réponses étaient imprévisibles, tantôt source de réconfort, tantôt source de peur.

C’est ce que la recherche a nommé le traumatisme de trahison, à la suite des travaux de Jennifer Freyd. C'est l’un des points où la clinique du trauma change de nature, et où nos modèles habituels demandent à être révisés.

Une blessure qui ne ressemble pas aux autres

Un trauma externe, un accident, une agression commise par un inconnu, laisse au moins une ressource intacte : le système d’attachement. La personne blessée peut se tourner vers une figure protectrice pour se réguler. La peur et le réconfort viennent de deux sources distinctes.

Le traumatisme de trahison supprime cette distinction. La source de la peur et la source du réconfort sont la même personne, celle dont dépend la survie de l’enfant. Le système nerveux reçoit alors deux injonctions incompatibles : fuir la menace, et se rapprocher de la figure d’attachement. Mary Main et Erik Hesse ont décrit cette situation comme une peur sans solution. Il n’existe aucune réponse comportementale cohérente qui résolve la contradiction. C’est cette absence de solution, répétée, qui fait le dommage, plus que l’intensité d’un épisode isolé.

Contenu de l’article

L’incohérence de la figure d'attachement et la fragmentation de l’identité

Ce qui fragmente n’est pas tant la violence que l’incohérence. Une figure parentale régulièrement effrayante peut être anticipée, et l’enfant peut organiser une stratégie de protection, même coûteuse. Une figure imprévisible, dont les signaux se contredisent, ne permet aucune stratégie stable. L’enfant développe alors des conduites contradictoires en même temps : il s’approche et se fige, cherche et évite. C’est la signature de l’attachement désorganisé.

Or l’identité cohésive ne se construit pas seule. Elle se forme dans un lien régulateur suffisamment prévisible, qui permet à l’enfant de relier ses états internes successifs en un sentiment continu de soi. Quand ce lien est lui-même la source de l’alarme, les états restent juxtaposés au lieu de s’intégrer. Autrement dit, la fragmentation n’est pas un défaut de l’enfant : c’est la trace, dans l’organisation psychique, d’une relation qui n’offrait pas de cohérence à intérioriser.

Du désorganisé au dissociatif

C’est ici que se dessine le lien avec les troubles dissociatifs les plus sévères, jusqu’au trouble dissociatif de l’identité. La théorie de la dissociation structurelle de Onno van der Hart propose une lecture utile : faute d’avoir pu intégrer ses expériences, la personnalité reste organisée en parties qui n’ont pas accès les unes aux autres, des parties tournées vers la vie quotidienne et des parties qui restent fixées dans la défense traumatique.

Il ne s’agit pas de poser un diagnostic à la légère, ni de voir de la dissociation structurelle partout. Il s’agit de comprendre une continuité : entre l’attachement désorganisé du nourrisson et la fragmentation adulte, il y a une même logique, celle d’un sens de soi qui n’a jamais pu se constituer comme un tout parce que le lien qui aurait dû le porter était lui-même la blessure.

Conclusion clinique

Ce que cet épisode change pour la pratique tient en une phrase : un traumatisme de trahison ne se traite pas comme un trauma simple. Lorsque la blessure est dans le lien, la relation thérapeutique n’est pas le décor du travail, elle en est le premier instrument. Avant d’envisager le retraitement d’un souvenir, il faut qu’un lien régulateur, fiable et prévisible, ait commencé à exister, car c’est précisément cette expérience qui a manqué.

Cela suppose aussi de la prudence : activer trop vite un réseau de mémoire construit dans la terreur du lien, c’est risquer de rejouer l’effraction plutôt que de la réparer. La logique est celle de la transmission patiente, pas de l’exposition.

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Cette fragmentation ne se lit pas seulement dans les comportements d’attachement ou dans les symptômes. Elle s’entend. Le prochain épisode s’intéresse à ce que le langage lui-même révèle de la blessure : comment l’usage des pronoms et la perte d’agentivité trahissent, parfois avant le récit, la proximité du noyau traumatique.

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