Santé Mentale
Ennui
Série Ennui - 9/10 - L'ennui existentiel : et si c'était une invitation ?
Temps de lecture : 4 minutes
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Dr Edouard Bougueret
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Ennui


Dr Edouard Bougueret
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Ennui
Série Ennui — Épisode 9 | 10
Il y a des matins où rien ne semble avoir de saveur. Pas de dépression au sens clinique du terme : vous vous levez, vous fonctionnez, vous accomplissez ce qu'on attend de vous. Mais quelque chose s'est retiré : une certaine capacité à trouver les choses importantes, intéressantes, dignes d'effort.
Un sentiment diffus que tout cela, au fond, n'importe pas vraiment. Ce que vous décrivez n'est peut-être pas de l'ennui au sens ordinaire. C'est peut-être ce que les philosophes ont appelé l'ennui existentiel et ce que cette tradition considère comme l'une des expériences les plus révélatrices de l'existence humaine.
Heidegger et l'ennui profond : quand le monde se retire
Dans son cours de 1929-1930, Heidegger consacre de longues pages à l'ennui. Non pas comme problème à résoudre, mais comme tonalité affective fondamentale qui révèle quelque chose d'essentiel sur la condition humaine.
L'ennui profond est l'état dans lequel tout le réel se retire : les objets perdent leur intérêt, les activités leur sens, les personnes leur attrait. Ce n'est pas de la tristesse : il n'y a pas d'objet de perte. Ce n'est pas l'anxiété : il n'y a pas de danger. C'est une forme de neutralisation du monde, comme si un voile invisible le rendait sans prise.
Ce que Heidegger voit dans cet ennui, c'est une libération paradoxale : en suspendant l'intérêt pour toutes les occupations habituelles, il révèle que nous ne sommes pas réductibles à ces occupations. Il ouvre la question : qui suis-je quand je ne suis plus défini par ce que je fais, ce que je produis, ce qu'on attend de moi ?
L'ennui et les transitions de vie
La psychologie contemporaine confirme cette lecture philosophique par un autre biais : les transitions de vie majeures.
Retraite, perte d'emploi, départ des enfants du domicile, rupture amoureuse, maladie, deuil : ces moments sont presque invariablement accompagnés d'une forme d'ennui existentiel. Ces transitions remettent en question les structures qui donnaient habituellement du sens : les rôles, les routines, les appartenances, les projets.
Cet état est inconfortable. Il est aussi, dans de nombreux cas, le préalable nécessaire à une recomposition identitaire. La psychologie du développement adulte montre que les périodes de remise en question précèdent souvent des réorganisations importantes du sens de soi... à condition qu'elles soient traversées plutôt qu'évitées.

Le sens comme antidote... avec ses limites
Face au vide existentiel, la tentation est forte de saisir n'importe quoi d'apparemment signifiant : un engagement idéologique radical, une relation fusionnelle, une activité compulsive, une conviction absolue.
Ces réponses au vide ont en commun de fermer la question plutôt que de la traverser.
La tradition philosophique (aussi bien Heidegger que Camus ou Sartre) suggère quelque chose de plus difficile : que le sens ne se trouve pas, il se construit. Et que cette construction ne peut commencer qu'à condition de rester un moment dans la question, sans la refermer prématurément.
L'ennui comme point de départ
L'ennui existentiel n'est pas un état terminal. C'est un état de transition.
Mihály Csikszentmihalyi (j'ai essayé de le lire j'ai renoncé, appelons-le Mihály), qui a théorisé l'état de flow, situe l'ennui à l'opposé de l'engagement optimal : trop peu de défi pour les compétences disponibles. Mais ce désajustement n'est pas une condamnation, c'est une information. L'ennui dit quelque chose sur ce que nous sommes capables de faire et sur ce que nous faisons effectivement.
La question n'est pas « comment retrouver l'envie ? » Elle est : « envie de quoi, au fond ? »
Ces deux questions mènent à des réponses très différentes. C'est souvent la deuxième qui permet de sortir du vide par le haut.
Ce que ça change en pratique
Si vous traversez une période d'ennui existentiel associée à une transition de vie majeure, résister à la tentation de la résoudre immédiatement par l'action ou le remplissage peut valoir la peine. Se donner un temps d'observation (tenir un journal, en parler à une personne de confiance, consulter un professionnel) permet souvent de mieux comprendre ce que ce vide essaie de dire.
L'écriture réflexive* est un outil accessible pour traverser les périodes de vide existentiel. Elle n'exige pas de compétences particulières, elle demande simplement du temps et de la régularité.
Si le sentiment de vide et de perte de sens s'accompagne d'une tristesse profonde, d'une incapacité à ressentir du plaisir, ou de pensées relatives à la mort ou au désespoir, une consultation avec un médecin ou un psychiatre est indispensable. L'ennui existentiel et la dépression peuvent coexister, et la dépression, elle, nécessite une aide.
Pour finir
L'ennui existentiel est l'une des expériences les moins bien reçues de notre époque. Dans une culture qui valorise l'enthousiasme et la plénitude, avouer traverser un vide de sens, c'est presque une faute.
Pourtant, ce vide a de la valeur. Il indique que nous sommes des êtres qui ont besoin de plus que de l'occupation... qui ont besoin de sens, d'attache, d'horizon. Et c'est précisément cette exigence qui fait de nous des êtres capables de nous transformer.
Épisode suivant : Mesurer sa propension à l'ennui : l'outil BPS expliqué.
⚠ Si la perte de sens est intense et persistante, accompagnée d'idées noires ou de désespoir, ne restez pas seul(e) avec cela. Le 3114 est le numéro national de prévention du suicide, disponible 24h/24.
*L'écriture réflexive consiste à écrire à partir d'une expérience pour en dégager du sens. Elle suit un mouvement simple : décrire les faits, identifier ses ressentis, questionner ce qui a été activé, faire des liens avec ses repères ou expériences, puis en tirer des pistes d'ajustement. En quelques lignes, elle permet de prendre du recul et d'affiner sa compréhension.
Série Ennui — Épisode 9 | 10
Il y a des matins où rien ne semble avoir de saveur. Pas de dépression au sens clinique du terme : vous vous levez, vous fonctionnez, vous accomplissez ce qu'on attend de vous. Mais quelque chose s'est retiré : une certaine capacité à trouver les choses importantes, intéressantes, dignes d'effort.
Un sentiment diffus que tout cela, au fond, n'importe pas vraiment. Ce que vous décrivez n'est peut-être pas de l'ennui au sens ordinaire. C'est peut-être ce que les philosophes ont appelé l'ennui existentiel et ce que cette tradition considère comme l'une des expériences les plus révélatrices de l'existence humaine.
Heidegger et l'ennui profond : quand le monde se retire
Dans son cours de 1929-1930, Heidegger consacre de longues pages à l'ennui. Non pas comme problème à résoudre, mais comme tonalité affective fondamentale qui révèle quelque chose d'essentiel sur la condition humaine.
L'ennui profond est l'état dans lequel tout le réel se retire : les objets perdent leur intérêt, les activités leur sens, les personnes leur attrait. Ce n'est pas de la tristesse : il n'y a pas d'objet de perte. Ce n'est pas l'anxiété : il n'y a pas de danger. C'est une forme de neutralisation du monde, comme si un voile invisible le rendait sans prise.
Ce que Heidegger voit dans cet ennui, c'est une libération paradoxale : en suspendant l'intérêt pour toutes les occupations habituelles, il révèle que nous ne sommes pas réductibles à ces occupations. Il ouvre la question : qui suis-je quand je ne suis plus défini par ce que je fais, ce que je produis, ce qu'on attend de moi ?
L'ennui et les transitions de vie
La psychologie contemporaine confirme cette lecture philosophique par un autre biais : les transitions de vie majeures.
Retraite, perte d'emploi, départ des enfants du domicile, rupture amoureuse, maladie, deuil : ces moments sont presque invariablement accompagnés d'une forme d'ennui existentiel. Ces transitions remettent en question les structures qui donnaient habituellement du sens : les rôles, les routines, les appartenances, les projets.
Cet état est inconfortable. Il est aussi, dans de nombreux cas, le préalable nécessaire à une recomposition identitaire. La psychologie du développement adulte montre que les périodes de remise en question précèdent souvent des réorganisations importantes du sens de soi... à condition qu'elles soient traversées plutôt qu'évitées.

Le sens comme antidote... avec ses limites
Face au vide existentiel, la tentation est forte de saisir n'importe quoi d'apparemment signifiant : un engagement idéologique radical, une relation fusionnelle, une activité compulsive, une conviction absolue.
Ces réponses au vide ont en commun de fermer la question plutôt que de la traverser.
La tradition philosophique (aussi bien Heidegger que Camus ou Sartre) suggère quelque chose de plus difficile : que le sens ne se trouve pas, il se construit. Et que cette construction ne peut commencer qu'à condition de rester un moment dans la question, sans la refermer prématurément.
L'ennui comme point de départ
L'ennui existentiel n'est pas un état terminal. C'est un état de transition.
Mihály Csikszentmihalyi (j'ai essayé de le lire j'ai renoncé, appelons-le Mihály), qui a théorisé l'état de flow, situe l'ennui à l'opposé de l'engagement optimal : trop peu de défi pour les compétences disponibles. Mais ce désajustement n'est pas une condamnation, c'est une information. L'ennui dit quelque chose sur ce que nous sommes capables de faire et sur ce que nous faisons effectivement.
La question n'est pas « comment retrouver l'envie ? » Elle est : « envie de quoi, au fond ? »
Ces deux questions mènent à des réponses très différentes. C'est souvent la deuxième qui permet de sortir du vide par le haut.
Ce que ça change en pratique
Si vous traversez une période d'ennui existentiel associée à une transition de vie majeure, résister à la tentation de la résoudre immédiatement par l'action ou le remplissage peut valoir la peine. Se donner un temps d'observation (tenir un journal, en parler à une personne de confiance, consulter un professionnel) permet souvent de mieux comprendre ce que ce vide essaie de dire.
L'écriture réflexive* est un outil accessible pour traverser les périodes de vide existentiel. Elle n'exige pas de compétences particulières, elle demande simplement du temps et de la régularité.
Si le sentiment de vide et de perte de sens s'accompagne d'une tristesse profonde, d'une incapacité à ressentir du plaisir, ou de pensées relatives à la mort ou au désespoir, une consultation avec un médecin ou un psychiatre est indispensable. L'ennui existentiel et la dépression peuvent coexister, et la dépression, elle, nécessite une aide.
Pour finir
L'ennui existentiel est l'une des expériences les moins bien reçues de notre époque. Dans une culture qui valorise l'enthousiasme et la plénitude, avouer traverser un vide de sens, c'est presque une faute.
Pourtant, ce vide a de la valeur. Il indique que nous sommes des êtres qui ont besoin de plus que de l'occupation... qui ont besoin de sens, d'attache, d'horizon. Et c'est précisément cette exigence qui fait de nous des êtres capables de nous transformer.
Épisode suivant : Mesurer sa propension à l'ennui : l'outil BPS expliqué.
⚠ Si la perte de sens est intense et persistante, accompagnée d'idées noires ou de désespoir, ne restez pas seul(e) avec cela. Le 3114 est le numéro national de prévention du suicide, disponible 24h/24.
*L'écriture réflexive consiste à écrire à partir d'une expérience pour en dégager du sens. Elle suit un mouvement simple : décrire les faits, identifier ses ressentis, questionner ce qui a été activé, faire des liens avec ses repères ou expériences, puis en tirer des pistes d'ajustement. En quelques lignes, elle permet de prendre du recul et d'affiner sa compréhension.

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Nouvelles publications, mises à jour des kits, ressources sélectionnées. Envois ponctuels, sans sur-sollicitation.

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