Santé Mentale
Ennui
Série Ennui - 8/10 - Apprendre à s'ennuyer : un guide pratique
Temps de lecture : 4 minutes
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Dr Edouard Bougueret
•
Ennui


Dr Edouard Bougueret
•
Ennui
Série Ennui — Épisode 8 | 10
Apprendre à s'ennuyer. La formule peut sembler étrange, voire provocatrice. Personne ne souhaite s'ennuyer... et c'est précisément l'un des états que nous fuyons le plus instinctivement.
Pourtant, la recherche en psychologie et les approches thérapeutiques convergent sur un point : la capacité à rester avec l'ennui sans chercher immédiatement à le fuir est une compétence. Et comme toute compétence, elle s'acquiert.
Ce texte ne prétend pas éliminer l'ennui. Il propose d'explorer les chemins qui permettent de le traverser autrement.
La tolérance à l'ennui : de quoi parle-t-on ?
La tolérance à l'ennui est la capacité à supporter l'inconfort de cet état sans y réagir impulsivement. Elle ne consiste pas à aimer l'ennui, à prétendre qu'il n'est pas désagréable, ou à l'ignorer. Elle consiste à pouvoir rester avec lui le temps qu'il dure, sans que cela déclenche automatiquement une fuite.
Cette compétence est corrélée à de meilleurs résultats dans plusieurs domaines de santé mentale : moins de symptômes anxieux, meilleure régulation émotionnelle, moindre vulnérabilité aux comportements impulsifs et aux addictions comportementales. Elle est également associée à une plus grande créativité et à une meilleure capacité à s'engager de manière soutenue dans des tâches significatives.
Elle se construit progressivement, par une exposition répétée à l'ennui dans des conditions contrôlées. Pas par la volonté pure, mais par une pratique graduelle et bienveillante.
Ce que la thérapie d'activation comportementale propose
La thérapie d'activation comportementale est une approche issue des TCC qui s'intéresse particulièrement à l'évitement et au retrait comme facteurs de maintien de la dépression et de l'anxiété.
Dans ce cadre, l'ennui est traité comme une expérience à traverser plutôt qu'à éviter. L'objectif n'est pas de supprimer l'ennui, mais de réduire l'emprise que son évitement a sur le comportement. Le thérapeute aide le patient à identifier ses stratégies habituelles d'évitement (scrolling, grignotage, procrastination, suractivité), à en mesurer le coût à moyen terme, et à explorer progressivement ce qui se passe quand on ne les utilise pas.
Un outil central : le monitoring des activités, noter, heure par heure, ce qu'on fait et quel sentiment d'accomplissement ou de plaisir cela produit. Cet exercice rend visible le lien entre les comportements d'évitement et la baisse de satisfaction globale.

La pratique de la tolérance : quelques voies concrètes
Les approches de pleine conscience offrent un cadre efficace. L'idée centrale : au lieu de traiter l'ennui comme un problème à résoudre, on propose de l'observer comme une expérience parmi d'autres.
→ Où se situe-t-il dans le corps ?
→ Comment évolue-t-il avec le temps ?
→ Quelles pensées l'accompagnent ?
→ Quelle impulsion déclenche-t-il ?
Cette observation sans jugement suffit souvent à désamorcer la réaction automatique. Non pas parce que l'ennui disparaît, mais parce que la relation à l'ennui change : on n'est plus emporté par lui, on l'accompagne.
L'exposition graduelle est une autre voie : s'accorder délibérément des périodes sans stimulation externe, d'abord courtes (cinq minutes sans téléphone, sans musique, sans tâche), puis progressivement plus longues.
Quand l'ennui résiste : reconnaître les limites
Ces outils fonctionnent bien pour l'ennui ordinaire. Ils atteignent leurs limites quand l'ennui est chronique, intense, et accompagné d'autres symptômes.
Un ennui persistant et généralisé depuis plusieurs semaines peut être le signe d'un épisode dépressif. L'anhédonie (perte de plaisir dans les activités habituellement appréciées) peut ressembler à de l'ennui tout en étant différente dans sa nature et dans sa prise en charge.
De même, un ennui très difficile à tolérer, associé à une agitation marquée et à des comportements impulsifs, peut s'inscrire dans une problématique de TDAH ou de trouble de la personnalité borderline, qui nécessitent une évaluation spécialisée.
Dans ces cas, tenter de « s'entraîner à s'ennuyer » sans cadre thérapeutique approprié peut être insuffisant voire contre-productif.
Ce que ça change en pratique
Commencer petit : cinq minutes par jour sans aucune stimulation externe, dans un endroit confortable, en observant ce qui se passe en soi sans chercher à le changer. Répété régulièrement, c'est l'une des pratiques les plus simples pour développer la tolérance à l'ennui.
Tenir un journal de bord pendant une semaine : quand l'ennui survient-il ? quelle est son intensité ? quelle est la réaction habituelle ? Ce simple exercice rend visibles des patterns auxquels on ne prêtait pas attention.
Si l'ennui est chronique, intense et résistant malgré ces tentatives, une consultation avec un psychologue ou un médecin est la prochaine étape. Ce n'est pas une défaite, c'est une reconnaissance que certains états ont besoin d'un accompagnement professionnel pour évoluer.
Pour finir
Apprendre à s'ennuyer, c'est en réalité apprendre quelque chose de plus vaste : à rester avec soi. À ne pas fuir ses propres états internes dès qu'ils deviennent inconfortables. À faire confiance au fait que l'inconfort passe, et que ce qu'on trouve de l'autre côté est souvent plus intéressant qu'on ne l'aurait cru.
Ce n'est pas une leçon facile. Mais c'est peut-être l'une des plus utiles de notre époque.
Épisode suivant : L'ennui existentiel : et si c'était une invitation ?
⚠ Si vous ressentez une souffrance persistante liée à l'ennui, la dépression ou l'anxiété, votre médecin traitant peut vous orienter. En France, le dispositif MonPsy permet d'accéder à des consultations chez un psychologue partiellement remboursées : monpsy.sante.gouv.fr
Série Ennui — Épisode 8 | 10
Apprendre à s'ennuyer. La formule peut sembler étrange, voire provocatrice. Personne ne souhaite s'ennuyer... et c'est précisément l'un des états que nous fuyons le plus instinctivement.
Pourtant, la recherche en psychologie et les approches thérapeutiques convergent sur un point : la capacité à rester avec l'ennui sans chercher immédiatement à le fuir est une compétence. Et comme toute compétence, elle s'acquiert.
Ce texte ne prétend pas éliminer l'ennui. Il propose d'explorer les chemins qui permettent de le traverser autrement.
La tolérance à l'ennui : de quoi parle-t-on ?
La tolérance à l'ennui est la capacité à supporter l'inconfort de cet état sans y réagir impulsivement. Elle ne consiste pas à aimer l'ennui, à prétendre qu'il n'est pas désagréable, ou à l'ignorer. Elle consiste à pouvoir rester avec lui le temps qu'il dure, sans que cela déclenche automatiquement une fuite.
Cette compétence est corrélée à de meilleurs résultats dans plusieurs domaines de santé mentale : moins de symptômes anxieux, meilleure régulation émotionnelle, moindre vulnérabilité aux comportements impulsifs et aux addictions comportementales. Elle est également associée à une plus grande créativité et à une meilleure capacité à s'engager de manière soutenue dans des tâches significatives.
Elle se construit progressivement, par une exposition répétée à l'ennui dans des conditions contrôlées. Pas par la volonté pure, mais par une pratique graduelle et bienveillante.
Ce que la thérapie d'activation comportementale propose
La thérapie d'activation comportementale est une approche issue des TCC qui s'intéresse particulièrement à l'évitement et au retrait comme facteurs de maintien de la dépression et de l'anxiété.
Dans ce cadre, l'ennui est traité comme une expérience à traverser plutôt qu'à éviter. L'objectif n'est pas de supprimer l'ennui, mais de réduire l'emprise que son évitement a sur le comportement. Le thérapeute aide le patient à identifier ses stratégies habituelles d'évitement (scrolling, grignotage, procrastination, suractivité), à en mesurer le coût à moyen terme, et à explorer progressivement ce qui se passe quand on ne les utilise pas.
Un outil central : le monitoring des activités, noter, heure par heure, ce qu'on fait et quel sentiment d'accomplissement ou de plaisir cela produit. Cet exercice rend visible le lien entre les comportements d'évitement et la baisse de satisfaction globale.

La pratique de la tolérance : quelques voies concrètes
Les approches de pleine conscience offrent un cadre efficace. L'idée centrale : au lieu de traiter l'ennui comme un problème à résoudre, on propose de l'observer comme une expérience parmi d'autres.
→ Où se situe-t-il dans le corps ?
→ Comment évolue-t-il avec le temps ?
→ Quelles pensées l'accompagnent ?
→ Quelle impulsion déclenche-t-il ?
Cette observation sans jugement suffit souvent à désamorcer la réaction automatique. Non pas parce que l'ennui disparaît, mais parce que la relation à l'ennui change : on n'est plus emporté par lui, on l'accompagne.
L'exposition graduelle est une autre voie : s'accorder délibérément des périodes sans stimulation externe, d'abord courtes (cinq minutes sans téléphone, sans musique, sans tâche), puis progressivement plus longues.
Quand l'ennui résiste : reconnaître les limites
Ces outils fonctionnent bien pour l'ennui ordinaire. Ils atteignent leurs limites quand l'ennui est chronique, intense, et accompagné d'autres symptômes.
Un ennui persistant et généralisé depuis plusieurs semaines peut être le signe d'un épisode dépressif. L'anhédonie (perte de plaisir dans les activités habituellement appréciées) peut ressembler à de l'ennui tout en étant différente dans sa nature et dans sa prise en charge.
De même, un ennui très difficile à tolérer, associé à une agitation marquée et à des comportements impulsifs, peut s'inscrire dans une problématique de TDAH ou de trouble de la personnalité borderline, qui nécessitent une évaluation spécialisée.
Dans ces cas, tenter de « s'entraîner à s'ennuyer » sans cadre thérapeutique approprié peut être insuffisant voire contre-productif.
Ce que ça change en pratique
Commencer petit : cinq minutes par jour sans aucune stimulation externe, dans un endroit confortable, en observant ce qui se passe en soi sans chercher à le changer. Répété régulièrement, c'est l'une des pratiques les plus simples pour développer la tolérance à l'ennui.
Tenir un journal de bord pendant une semaine : quand l'ennui survient-il ? quelle est son intensité ? quelle est la réaction habituelle ? Ce simple exercice rend visibles des patterns auxquels on ne prêtait pas attention.
Si l'ennui est chronique, intense et résistant malgré ces tentatives, une consultation avec un psychologue ou un médecin est la prochaine étape. Ce n'est pas une défaite, c'est une reconnaissance que certains états ont besoin d'un accompagnement professionnel pour évoluer.
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Apprendre à s'ennuyer, c'est en réalité apprendre quelque chose de plus vaste : à rester avec soi. À ne pas fuir ses propres états internes dès qu'ils deviennent inconfortables. À faire confiance au fait que l'inconfort passe, et que ce qu'on trouve de l'autre côté est souvent plus intéressant qu'on ne l'aurait cru.
Ce n'est pas une leçon facile. Mais c'est peut-être l'une des plus utiles de notre époque.
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