EMDR

Que faire quand rien ne vient en EMDR ?

Temps de lecture : 5 minutes

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Dr Edouard Bougueret

EMDR

Psychotraumatologie

Trauma (grands T / petits t)

TSPT complexe

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Dr Edouard Bougueret

EMDR

Psychotraumatologie

Trauma (grands T / petits t)

TSPT complexe

En thérapie EMDR, il existe un moment qui déstabilise presque tous les praticiens, surtout en début de pratique. La stimulation bilatérale commence, le thérapeute observe, et le patient reste silencieux. Puis il dit : « Je ne sais pas », « je ne ressens rien », « rien ne vient ». Le retraitement semble s'arrêter, et le doute s'installe : la cible est-elle mauvaise ? Le patient résiste-t-il ? Faut-il insister ?

Cet article propose une façon plus utile d'aborder ces situations. L'idée centrale tient en une phrase : en EMDR, quand rien ne vient, ce n'est presque jamais une impasse. C'est une information clinique, qui indique où regarder et comment ajuster, sans forcer.

Le « rien » n'est pas un vide, c'est un signal

Le modèle qui sous-tend la thérapie EMDR, le Traitement Adaptatif de l'Information, part d'une idée simple : le cerveau tend naturellement à digérer les expériences difficiles, et le trauma bloque ce mouvement. Dans ce cadre, l'absence d'associations n'est pas une panne de la méthode. C'est le signe qu'une condition du retraitement n'est pas réunie à cet instant.

Avant toute chose, il est utile de traduire le mot du patient en observation clinique. « Rien » peut vouloir dire plusieurs choses très différentes : aucune image ni sensation n'apparaît, le matériel est là mais ne bouge pas, le contenu est présent mais l'émotion est coupée, ou quelque chose obstrue activement l'accès. Cette première distinction oriente déjà la suite.

Une question simple aide à qualifier ce « rien » : « Ce rien, il ressemble à quoi : plutôt vide, flou, loin, bloqué, figé ou calme ? » Un rien calme n'appelle pas la même réponse qu'un rien figé ou interdit. Le premier peut être une intégration silencieuse, le deuxième une sortie de la fenêtre de tolérance, le troisième une protection interne.

Pourquoi rien ne vient : les hypothèses cliniques fréquentes

Plutôt que de conclure trop vite à une « résistance », il est plus fécond de passer en revue quelques hypothèses, du plus simple et réversible au plus structurel.

La cible est trop vague. Travailler sur « mon enfance », « mon père » ou « l'accident » disperse l'activation. Le réseau visé est trop large, et le système ne sait pas où aller. On ne retraite pas toute la ville de la mémoire, on choisit une rue, parfois une seule scène précise.

Le patient est trop dans le contrôle/protection. Certains veulent « bien faire l'EMDR », cherchent la bonne image, la bonne émotion. Cette surveillance de soi bloque l'association spontanée. Le patient n'observe plus, il cherche.

Le patient est en hypoactivation. Il raconte la scène mais ne la contacte pas vraiment. Le récit est accessible, l'émotion absente. À approcher avec prudence, car cette mise à distance peut elle-même être protectrice.

Le patient est trop activé et se coupe. Parfois, rien ne vient parce que trop pourrait venir. Le système nerveux coupe l'accès pour éviter la submersion. Le patient peut sembler calme alors qu'il est en réalité figé.

Une partie protectrice bloque l'accès. Le « rien » peut être une protection interne, qui craint une montée émotionnelle, une honte, une perte de contrôle ou une crise après la séance. Le blocage n'est alors pas un ennemi : il a une fonction.

La honte ferme l'accès. La honte coupe le regard, la parole, le corps et la mémoire. Le patient ne dit pas « j'ai honte », il dit « c'est ridicule », « ce n'est pas important », « je suis nul ».

D'autres facteurs méritent d'être explorés : un accès au corps naturellement difficile, une autre cible plus active que celle choisie, ou simplement un état du jour défavorable (fatigue, sommeil, substances qui émoussent l'affect).

La fenêtre de tolérance, repère central

Le retraitement n'est possible que dans la zone d'activation optimale, la fenêtre de tolérance, où le patient peut rester en contact avec un matériel difficile tout en gardant suffisamment de présence. En dehors de cette zone, le retraitement devient moins fiable, et parfois moins sûr.

Le « rien » signale souvent une sortie de cette fenêtre, le plus souvent par le bas : engourdissement, vide, somnolence, regard fixe, sensation que la pièce est lointaine. Ces signes orientent vers une coupure dissociative, qui n'est pas toujours spectaculaire. Le patient ne s'effondre pas, ne panique pas, semble même calme, mais devient moins présent. Dans ce cas, la priorité n'est pas de relancer la cible, mais de ramener le patient au présent.

Que faire concrètement quand rien ne vient

La logique générale tient en quelques gestes, du moins au plus intrusif, en gardant à l'esprit un principe : ralentir n'est pas échouer.

On commence par vérifier la procédure : reposer la consigne (« laissez venir ce qui vient, même si ça paraît sans rapport, même minuscule »), resserrer la cible sur une scène précise, s'assurer que le souvenir était réellement activé avant de lancer la stimulation. C'est l'intervention la plus rentable et la plus souvent oubliée.

On vérifie ensuite la présence et la fenêtre de tolérance : le patient est-il ici, peut-il sentir ses pieds, rester en double attention ? S'il est hors fenêtre, on régule avant tout, par l'orientation au présent, le contact corporel simple, le retour aux ressources.

Si la cible est correcte mais que le processus boucle, un tissage cognitif bref peut relancer le mouvement : une phrase courte qui réintroduit la sécurité, la responsabilité ou la perspective adulte, puis on relance la stimulation et on observe. Le tissage est une relance, pas une discussion.

Si le système se protège (partie protectrice, noir, dissociation), on parle à la protection plutôt que de forcer : reconnaître sa fonction, lui demander de quoi elle protège, ce qu'il lui faudrait pour accepter un tout petit pas. Cette posture est souvent plus sécurisante avec les patients à trauma complexe.

Enfin, si l'impasse persiste, on peut remonter du déclencheur actuel vers la mémoire source (float-back), ou décider que le travail juste pour aujourd'hui est de comprendre le blocage, pas de le dépasser de force. Reculer vers la stabilisation n'est pas un échec, c'est une décision clinique.

Ce qu'il vaut mieux éviter

Quelques réflexes augmentent la pression et referment l'accès. Dire « cherchez mieux » ou « il doit bien y avoir quelque chose » renforce la performance et le contrôle. Conclure trop vite à la résistance fait perdre en finesse : ce qu'on appelle résistance est souvent une peur, une honte, une protection ou un manque de sécurité. Et poursuivre le protocole standard alors que le patient se coupe peut transformer la séance en re-traumatisation. Le bon geste, dans le doute, est de ralentir.

En résumé

Quand un patient dit « rien ne vient » en EMDR, la bonne question n'est pas « comment faire venir quelque chose ? », mais « qu'est-ce que ce rien m'apprend sur la sécurité, la cible, le corps ou les protections du patient ? ». Le blocage n'est pas un mur, c'est une porte d'entrée vers une compréhension plus fine du système de la personne en face. La compétence clinique consiste à discerner s'il faut poursuivre, ralentir, recibler, ressourcer, stabiliser ou superviser.

Pour aller plus loin J'ai rassemblé mes repères de dépannage sur ce thème dans un pack de ressources pour praticiens EMDR : une fiche clinique qui décline ces hypothèses en détail, un recueil de formulations de séance prêtes à l'emploi, une annexe théorique et une checklist à imprimer pour le cabinet. Découvrir le pack « Quand rien ne vient en EMDR »


En thérapie EMDR, il existe un moment qui déstabilise presque tous les praticiens, surtout en début de pratique. La stimulation bilatérale commence, le thérapeute observe, et le patient reste silencieux. Puis il dit : « Je ne sais pas », « je ne ressens rien », « rien ne vient ». Le retraitement semble s'arrêter, et le doute s'installe : la cible est-elle mauvaise ? Le patient résiste-t-il ? Faut-il insister ?

Cet article propose une façon plus utile d'aborder ces situations. L'idée centrale tient en une phrase : en EMDR, quand rien ne vient, ce n'est presque jamais une impasse. C'est une information clinique, qui indique où regarder et comment ajuster, sans forcer.

Le « rien » n'est pas un vide, c'est un signal

Le modèle qui sous-tend la thérapie EMDR, le Traitement Adaptatif de l'Information, part d'une idée simple : le cerveau tend naturellement à digérer les expériences difficiles, et le trauma bloque ce mouvement. Dans ce cadre, l'absence d'associations n'est pas une panne de la méthode. C'est le signe qu'une condition du retraitement n'est pas réunie à cet instant.

Avant toute chose, il est utile de traduire le mot du patient en observation clinique. « Rien » peut vouloir dire plusieurs choses très différentes : aucune image ni sensation n'apparaît, le matériel est là mais ne bouge pas, le contenu est présent mais l'émotion est coupée, ou quelque chose obstrue activement l'accès. Cette première distinction oriente déjà la suite.

Une question simple aide à qualifier ce « rien » : « Ce rien, il ressemble à quoi : plutôt vide, flou, loin, bloqué, figé ou calme ? » Un rien calme n'appelle pas la même réponse qu'un rien figé ou interdit. Le premier peut être une intégration silencieuse, le deuxième une sortie de la fenêtre de tolérance, le troisième une protection interne.

Pourquoi rien ne vient : les hypothèses cliniques fréquentes

Plutôt que de conclure trop vite à une « résistance », il est plus fécond de passer en revue quelques hypothèses, du plus simple et réversible au plus structurel.

La cible est trop vague. Travailler sur « mon enfance », « mon père » ou « l'accident » disperse l'activation. Le réseau visé est trop large, et le système ne sait pas où aller. On ne retraite pas toute la ville de la mémoire, on choisit une rue, parfois une seule scène précise.

Le patient est trop dans le contrôle/protection. Certains veulent « bien faire l'EMDR », cherchent la bonne image, la bonne émotion. Cette surveillance de soi bloque l'association spontanée. Le patient n'observe plus, il cherche.

Le patient est en hypoactivation. Il raconte la scène mais ne la contacte pas vraiment. Le récit est accessible, l'émotion absente. À approcher avec prudence, car cette mise à distance peut elle-même être protectrice.

Le patient est trop activé et se coupe. Parfois, rien ne vient parce que trop pourrait venir. Le système nerveux coupe l'accès pour éviter la submersion. Le patient peut sembler calme alors qu'il est en réalité figé.

Une partie protectrice bloque l'accès. Le « rien » peut être une protection interne, qui craint une montée émotionnelle, une honte, une perte de contrôle ou une crise après la séance. Le blocage n'est alors pas un ennemi : il a une fonction.

La honte ferme l'accès. La honte coupe le regard, la parole, le corps et la mémoire. Le patient ne dit pas « j'ai honte », il dit « c'est ridicule », « ce n'est pas important », « je suis nul ».

D'autres facteurs méritent d'être explorés : un accès au corps naturellement difficile, une autre cible plus active que celle choisie, ou simplement un état du jour défavorable (fatigue, sommeil, substances qui émoussent l'affect).

La fenêtre de tolérance, repère central

Le retraitement n'est possible que dans la zone d'activation optimale, la fenêtre de tolérance, où le patient peut rester en contact avec un matériel difficile tout en gardant suffisamment de présence. En dehors de cette zone, le retraitement devient moins fiable, et parfois moins sûr.

Le « rien » signale souvent une sortie de cette fenêtre, le plus souvent par le bas : engourdissement, vide, somnolence, regard fixe, sensation que la pièce est lointaine. Ces signes orientent vers une coupure dissociative, qui n'est pas toujours spectaculaire. Le patient ne s'effondre pas, ne panique pas, semble même calme, mais devient moins présent. Dans ce cas, la priorité n'est pas de relancer la cible, mais de ramener le patient au présent.

Que faire concrètement quand rien ne vient

La logique générale tient en quelques gestes, du moins au plus intrusif, en gardant à l'esprit un principe : ralentir n'est pas échouer.

On commence par vérifier la procédure : reposer la consigne (« laissez venir ce qui vient, même si ça paraît sans rapport, même minuscule »), resserrer la cible sur une scène précise, s'assurer que le souvenir était réellement activé avant de lancer la stimulation. C'est l'intervention la plus rentable et la plus souvent oubliée.

On vérifie ensuite la présence et la fenêtre de tolérance : le patient est-il ici, peut-il sentir ses pieds, rester en double attention ? S'il est hors fenêtre, on régule avant tout, par l'orientation au présent, le contact corporel simple, le retour aux ressources.

Si la cible est correcte mais que le processus boucle, un tissage cognitif bref peut relancer le mouvement : une phrase courte qui réintroduit la sécurité, la responsabilité ou la perspective adulte, puis on relance la stimulation et on observe. Le tissage est une relance, pas une discussion.

Si le système se protège (partie protectrice, noir, dissociation), on parle à la protection plutôt que de forcer : reconnaître sa fonction, lui demander de quoi elle protège, ce qu'il lui faudrait pour accepter un tout petit pas. Cette posture est souvent plus sécurisante avec les patients à trauma complexe.

Enfin, si l'impasse persiste, on peut remonter du déclencheur actuel vers la mémoire source (float-back), ou décider que le travail juste pour aujourd'hui est de comprendre le blocage, pas de le dépasser de force. Reculer vers la stabilisation n'est pas un échec, c'est une décision clinique.

Ce qu'il vaut mieux éviter

Quelques réflexes augmentent la pression et referment l'accès. Dire « cherchez mieux » ou « il doit bien y avoir quelque chose » renforce la performance et le contrôle. Conclure trop vite à la résistance fait perdre en finesse : ce qu'on appelle résistance est souvent une peur, une honte, une protection ou un manque de sécurité. Et poursuivre le protocole standard alors que le patient se coupe peut transformer la séance en re-traumatisation. Le bon geste, dans le doute, est de ralentir.

En résumé

Quand un patient dit « rien ne vient » en EMDR, la bonne question n'est pas « comment faire venir quelque chose ? », mais « qu'est-ce que ce rien m'apprend sur la sécurité, la cible, le corps ou les protections du patient ? ». Le blocage n'est pas un mur, c'est une porte d'entrée vers une compréhension plus fine du système de la personne en face. La compétence clinique consiste à discerner s'il faut poursuivre, ralentir, recibler, ressourcer, stabiliser ou superviser.

Pour aller plus loin J'ai rassemblé mes repères de dépannage sur ce thème dans un pack de ressources pour praticiens EMDR : une fiche clinique qui décline ces hypothèses en détail, un recueil de formulations de séance prêtes à l'emploi, une annexe théorique et une checklist à imprimer pour le cabinet. Découvrir le pack « Quand rien ne vient en EMDR »


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