Addictions
Santé Mentale
Déficience intellectuelle et addiction
Temps de lecture : 6 minutes
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Dr Edouard Bougueret
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Dr Edouard Bougueret
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Addictions
Ce que la volonté n'explique pas
Une donnée de terrain, parmi d'autres, donne le ton. Dans un diagnostic mené par la délégation Grand Est Addictions d'Association Addictions France auprès de personnes en situation de déficience intellectuelle, sur 33 personnes rencontrées, 16 ne savaient ni lire ni écrire, et 8 n'arrivaient à déchiffrer une affiche de prévention qu'en décortiquant mot à mot. La même enquête décrit des personnes qui fument une cigarette toutes les dix minutes, parfois dix en moins d'une heure, et qui ont consommé presque toute leur vie. Ce sont deux observations distinctes, mais elles se rejoignent sur un point : les outils de prévention pensés pour la population générale n'atteignent pas ce public, et le raisonnement habituel sur l'addiction non plus.
Il me semble utile de partir de là, parce que la question n'est pas seulement épidémiologique. Elle est clinique. Quand l'addiction rencontre la déficience intellectuelle, deux vulnérabilités se superposent, et la manière dont on pense la première détermine ce qu'on peut faire de la seconde.
Un mot sur la source, par honnêteté. Le rapport dont sont tirées ces observations est un diagnostic de phase 1, régional, exploratoire, conduit sur quatre départements du Grand Est, à partir de trente-trois entretiens et de quatre-vingt-trois questionnaires. C'est un travail de terrain sérieux, mais c'est un état des lieux local, pas une étude de prévalence. Les chiffres qu'il avance valent comme signaux, non comme mesures généralisables. Ce qui suit ne relaie pas ce diagnostic ; il en propose une lecture clinique.

L'addiction n'est pas une affaire de volonté
La première chose à poser, parce qu'elle conditionne tout le reste, est que l'addiction n'est pas une défaillance morale. Les travaux de l'Inserm la décrivent comme une pathologie cérébrale chronique, qui s'installe en trois temps. Une phase de recherche de plaisir, portée par la libération de dopamine dans le noyau accumbens. Une phase où la sensibilité à la dopamine décroît, où l'amygdale devient hyperactive, où la consommation ne sert plus à éprouver du plaisir mais à soulager un état négatif. Et une phase de perte de contrôle, marquée par l'altération du cortex préfrontal, c'est-à-dire de la structure qui soutient la décision et la résistance à l'impulsion.
L'évolution des classifications dit la même chose dans un autre registre. Jusqu'au DSM-IV, on parlait d'abus et de dépendance, des termes qui laissaient affleurer l'idée d'un manquement. Le DSM-5 parle de trouble de l'usage, et surtout introduit une gradation de sévérité, faible, modérée, sévère. Autrement dit, le produit ne définit pas l'addiction ; c'est le rapport que la personne entretient avec lui, dans son environnement, qui situe la sévérité. Ce déplacement n'est pas qu'une affaire de vocabulaire. Il ouvre la possibilité d'adapter la réponse au niveau de compréhension et aux capacités cognitives de chacun.
C'est précisément ici que la déficience intellectuelle change la donne. Si le cortex préfrontal est déjà altéré par le trouble, et que les capacités de planification et d'inhibition sont par ailleurs limitées, alors un dispositif de prévention qui repose sur l'appel à la volonté ou sur l'argument moral ne s'adresse à rien de mobilisable. Il s'agit moins de convaincre quelqu'un de mieux vouloir que de modifier ce qui, dans son environnement et dans son accompagnement, soutient ou défait la consommation. Ce point n'est pas une nuance théorique. Il disqualifie une partie des approches qui restent spontanément employées sur le terrain.
Deux vulnérabilités, et une zone grise institutionnelle
La déficience intellectuelle n'est pas seulement un facteur de difficulté d'accès au soin. Elle est un facteur d'exposition. Le rapport décrit des personnes qui consomment avec une moindre connaissance des produits, un moindre contrôle des quantités, parfois pour soulager une souffrance ou pour se sentir, selon leurs mots, plus proches des autres. À cela s'ajoute une intégration sociale plus grande qu'autrefois, qui expose aux mêmes produits que tout le monde, sans que les repères qui protègent partiellement la population générale soient également disponibles.
Face à cela, le diagnostic met en lumière une difficulté que je crois centrale. Les équipes éducatives des ESAT et des foyers décrivent unanimement ne pas être formées à la prévention des conduites addictives. Leurs connaissances reposent sur l'expérience personnelle ou la lecture, rarement sur un outillage construit. De l'autre côté, les professionnels des CSAPA reconnaissent en majorité l'absence de procédure spécifique pour les personnes avec déficience intellectuelle ; les patients sont suivis selon les mêmes modalités, avec des ajustements faits au cas par cas. Entre un secteur médico-social qui repère sans pouvoir traiter et un secteur sanitaire qui traite sans toujours savoir adapter, il existe une zone grise où les outils circulent mal et où le parcours se fragmente.
Un détail mérite d'être relevé parce qu'il illustre la difficulté. Certains professionnels du soin rapportent privilégier l'arrêt brutal de la consommation, jugé cognitivement plus simple que la réduction progressive pour ce public. C'est une décision pragmatique, défendable dans certains cas, mais qui mériterait d'être interrogée plutôt qu'adoptée par défaut : ce qui est plus simple à expliquer n'est pas nécessairement ce qui est le plus tenable pour la personne. Il me semble que c'est exactement le type d'arbitrage qui appelle un travail conjoint entre les deux secteurs, et non une réponse improvisée de part et d'autre

Le consentement, question clinique avant d'être procédurale
Le troisième point découle des deux premiers. Si l'on admet que la prévention ne peut pas reposer sur l'appel à la volonté, et que le public concerné comprend difficilement les supports classiques, alors la question du consentement éclairé devient une question clinique à part entière, et non une simple formalité.
Les États généraux de la déficience intellectuelle de 2018 avaient proposé des campagnes accessibles, en langage facile à lire et à comprendre, favorisant précisément ce consentement. Le diagnostic confirme l'enjeu : quand une part importante des personnes rencontrées ne peut pas déchiffrer un message de prévention, l'information n'est pas reçue, et un consentement qui repose sur une information non reçue n'en est pas un. Le facile à lire et à comprendre n'est donc pas un confort pédagogique ; c'est la condition de possibilité d'un accord valable.
À cela s'ajoute le cadre de la protection juridique des majeurs, qui structure l'exercice du consentement sans le résoudre. La distinction entre une mesure de représentation et une mesure d'assistance modifie qui décide, qui accède à l'information, et dans quelles conditions. Je ne développe pas ici les modalités procédurales, qui relèvent du droit et non de la clinique. Ce qui me paraît important pour la pratique, c'est que la protection juridique ne dispense jamais de chercher l'adhésion de la personne. L'alliance thérapeutique, ici, se construit sous contrainte de cadre, et c'est cette tension, et non sa suppression, qui doit être travaillée.

Ce que cela change, et ce que cela laisse ouvert
Pour le clinicien, l'enjeu n'est pas d'ajouter une population à une liste de publics spécifiques. C'est de reconnaître que la double vulnérabilité interdit les raccourcis qui fonctionnent ailleurs. Le raisonnement moral est inopérant. Le support standard n'atteint pas sa cible. Le cloisonnement entre médico-social et sanitaire produit des angles morts que ni l'un ni l'autre ne comble seul. Ces trois constats convergent vers une même exigence : adapter la réponse aux capacités réelles de la personne, et faire travailler ensemble ceux qui repèrent et ceux qui soignent.
Reste une dimension que ce diagnostic ne fait qu'effleurer, et que je préfère poser comme hypothèse plutôt que comme conclusion. Les facteurs de vulnérabilité à l'addiction incluent, dans la littérature, le poids des expériences précoces et de l'adversité. Pour un public dont les parcours de vie sont souvent marqués par l'instabilité et la rupture, la question de ce que l'histoire fait à la trajectoire addictive me semble mériter d'être tenue ouverte. Une lecture informée par le psychotrauma, attentive à ce que la consommation vient parfois réguler, pourrait éclairer certains accompagnements. Ce diagnostic ne permet pas de trancher cette question, et je ne la traiterai pas en quelques lignes. Mais l'écarter par prudence serait une autre forme de simplification. Il s'agira d'y revenir pour elle-même, ailleurs, avec le matériel clinique que cela exige.
Ce que la volonté n'explique pas
Une donnée de terrain, parmi d'autres, donne le ton. Dans un diagnostic mené par la délégation Grand Est Addictions d'Association Addictions France auprès de personnes en situation de déficience intellectuelle, sur 33 personnes rencontrées, 16 ne savaient ni lire ni écrire, et 8 n'arrivaient à déchiffrer une affiche de prévention qu'en décortiquant mot à mot. La même enquête décrit des personnes qui fument une cigarette toutes les dix minutes, parfois dix en moins d'une heure, et qui ont consommé presque toute leur vie. Ce sont deux observations distinctes, mais elles se rejoignent sur un point : les outils de prévention pensés pour la population générale n'atteignent pas ce public, et le raisonnement habituel sur l'addiction non plus.
Il me semble utile de partir de là, parce que la question n'est pas seulement épidémiologique. Elle est clinique. Quand l'addiction rencontre la déficience intellectuelle, deux vulnérabilités se superposent, et la manière dont on pense la première détermine ce qu'on peut faire de la seconde.
Un mot sur la source, par honnêteté. Le rapport dont sont tirées ces observations est un diagnostic de phase 1, régional, exploratoire, conduit sur quatre départements du Grand Est, à partir de trente-trois entretiens et de quatre-vingt-trois questionnaires. C'est un travail de terrain sérieux, mais c'est un état des lieux local, pas une étude de prévalence. Les chiffres qu'il avance valent comme signaux, non comme mesures généralisables. Ce qui suit ne relaie pas ce diagnostic ; il en propose une lecture clinique.

L'addiction n'est pas une affaire de volonté
La première chose à poser, parce qu'elle conditionne tout le reste, est que l'addiction n'est pas une défaillance morale. Les travaux de l'Inserm la décrivent comme une pathologie cérébrale chronique, qui s'installe en trois temps. Une phase de recherche de plaisir, portée par la libération de dopamine dans le noyau accumbens. Une phase où la sensibilité à la dopamine décroît, où l'amygdale devient hyperactive, où la consommation ne sert plus à éprouver du plaisir mais à soulager un état négatif. Et une phase de perte de contrôle, marquée par l'altération du cortex préfrontal, c'est-à-dire de la structure qui soutient la décision et la résistance à l'impulsion.
L'évolution des classifications dit la même chose dans un autre registre. Jusqu'au DSM-IV, on parlait d'abus et de dépendance, des termes qui laissaient affleurer l'idée d'un manquement. Le DSM-5 parle de trouble de l'usage, et surtout introduit une gradation de sévérité, faible, modérée, sévère. Autrement dit, le produit ne définit pas l'addiction ; c'est le rapport que la personne entretient avec lui, dans son environnement, qui situe la sévérité. Ce déplacement n'est pas qu'une affaire de vocabulaire. Il ouvre la possibilité d'adapter la réponse au niveau de compréhension et aux capacités cognitives de chacun.
C'est précisément ici que la déficience intellectuelle change la donne. Si le cortex préfrontal est déjà altéré par le trouble, et que les capacités de planification et d'inhibition sont par ailleurs limitées, alors un dispositif de prévention qui repose sur l'appel à la volonté ou sur l'argument moral ne s'adresse à rien de mobilisable. Il s'agit moins de convaincre quelqu'un de mieux vouloir que de modifier ce qui, dans son environnement et dans son accompagnement, soutient ou défait la consommation. Ce point n'est pas une nuance théorique. Il disqualifie une partie des approches qui restent spontanément employées sur le terrain.
Deux vulnérabilités, et une zone grise institutionnelle
La déficience intellectuelle n'est pas seulement un facteur de difficulté d'accès au soin. Elle est un facteur d'exposition. Le rapport décrit des personnes qui consomment avec une moindre connaissance des produits, un moindre contrôle des quantités, parfois pour soulager une souffrance ou pour se sentir, selon leurs mots, plus proches des autres. À cela s'ajoute une intégration sociale plus grande qu'autrefois, qui expose aux mêmes produits que tout le monde, sans que les repères qui protègent partiellement la population générale soient également disponibles.
Face à cela, le diagnostic met en lumière une difficulté que je crois centrale. Les équipes éducatives des ESAT et des foyers décrivent unanimement ne pas être formées à la prévention des conduites addictives. Leurs connaissances reposent sur l'expérience personnelle ou la lecture, rarement sur un outillage construit. De l'autre côté, les professionnels des CSAPA reconnaissent en majorité l'absence de procédure spécifique pour les personnes avec déficience intellectuelle ; les patients sont suivis selon les mêmes modalités, avec des ajustements faits au cas par cas. Entre un secteur médico-social qui repère sans pouvoir traiter et un secteur sanitaire qui traite sans toujours savoir adapter, il existe une zone grise où les outils circulent mal et où le parcours se fragmente.
Un détail mérite d'être relevé parce qu'il illustre la difficulté. Certains professionnels du soin rapportent privilégier l'arrêt brutal de la consommation, jugé cognitivement plus simple que la réduction progressive pour ce public. C'est une décision pragmatique, défendable dans certains cas, mais qui mériterait d'être interrogée plutôt qu'adoptée par défaut : ce qui est plus simple à expliquer n'est pas nécessairement ce qui est le plus tenable pour la personne. Il me semble que c'est exactement le type d'arbitrage qui appelle un travail conjoint entre les deux secteurs, et non une réponse improvisée de part et d'autre

Le consentement, question clinique avant d'être procédurale
Le troisième point découle des deux premiers. Si l'on admet que la prévention ne peut pas reposer sur l'appel à la volonté, et que le public concerné comprend difficilement les supports classiques, alors la question du consentement éclairé devient une question clinique à part entière, et non une simple formalité.
Les États généraux de la déficience intellectuelle de 2018 avaient proposé des campagnes accessibles, en langage facile à lire et à comprendre, favorisant précisément ce consentement. Le diagnostic confirme l'enjeu : quand une part importante des personnes rencontrées ne peut pas déchiffrer un message de prévention, l'information n'est pas reçue, et un consentement qui repose sur une information non reçue n'en est pas un. Le facile à lire et à comprendre n'est donc pas un confort pédagogique ; c'est la condition de possibilité d'un accord valable.
À cela s'ajoute le cadre de la protection juridique des majeurs, qui structure l'exercice du consentement sans le résoudre. La distinction entre une mesure de représentation et une mesure d'assistance modifie qui décide, qui accède à l'information, et dans quelles conditions. Je ne développe pas ici les modalités procédurales, qui relèvent du droit et non de la clinique. Ce qui me paraît important pour la pratique, c'est que la protection juridique ne dispense jamais de chercher l'adhésion de la personne. L'alliance thérapeutique, ici, se construit sous contrainte de cadre, et c'est cette tension, et non sa suppression, qui doit être travaillée.

Ce que cela change, et ce que cela laisse ouvert
Pour le clinicien, l'enjeu n'est pas d'ajouter une population à une liste de publics spécifiques. C'est de reconnaître que la double vulnérabilité interdit les raccourcis qui fonctionnent ailleurs. Le raisonnement moral est inopérant. Le support standard n'atteint pas sa cible. Le cloisonnement entre médico-social et sanitaire produit des angles morts que ni l'un ni l'autre ne comble seul. Ces trois constats convergent vers une même exigence : adapter la réponse aux capacités réelles de la personne, et faire travailler ensemble ceux qui repèrent et ceux qui soignent.
Reste une dimension que ce diagnostic ne fait qu'effleurer, et que je préfère poser comme hypothèse plutôt que comme conclusion. Les facteurs de vulnérabilité à l'addiction incluent, dans la littérature, le poids des expériences précoces et de l'adversité. Pour un public dont les parcours de vie sont souvent marqués par l'instabilité et la rupture, la question de ce que l'histoire fait à la trajectoire addictive me semble mériter d'être tenue ouverte. Une lecture informée par le psychotrauma, attentive à ce que la consommation vient parfois réguler, pourrait éclairer certains accompagnements. Ce diagnostic ne permet pas de trancher cette question, et je ne la traiterai pas en quelques lignes. Mais l'écarter par prudence serait une autre forme de simplification. Il s'agira d'y revenir pour elle-même, ailleurs, avec le matériel clinique que cela exige.

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