Santé Mentale

Choses vues - Inventaire n° 02

Temps de lecture : 8 minutes

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Dr Edouard Bougueret

Choses vues

Inventaire

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Tant que la page est ouverte, rien n'est perdu. Rien n'est fini non plus.

La chose vue

Quarante-sept. C'est le nombre d'onglets ouverts sur mon écran ce matin, au moment de commencer cette chronique. Je les ai comptés parce que la barre ne montrait plus de titres, seulement des icônes serrées les unes contre les autres, et une petite flèche annonçant qu'il y en avait d'autres. Sur mon téléphone, le compteur du navigateur affiche depuis longtemps un signe infini à la place d'un nombre. J'ai demandé autour de moi : une collègue en tient deux cents, répartis sur trois fenêtres et deux navigateurs. Le chiffre n'a rien d'exceptionnel.

J'ai regardé ce qu'il y avait dedans. Un article que je dois lire depuis mars. Un panier jamais validé. Un formulaire administratif commencé et laissé en plan. La même recherche bibliographique lancée trois fois, parce que je ne retrouvais plus la première. Une page ouverte pour vérifier une référence que j'ai vérifiée ailleurs depuis. Et une dizaine d'onglets dont je ne sais plus ce qu'ils font là, mais que je n'ai pas fermés, parce que ça devait servir.

Ce qui se passe au moment de fermer tient en une seconde. Le pointeur s'approche de la croix, s'arrête, et la page reste. Je me suis observé le faire plusieurs fois en écrivant ces lignes. Si on me le fait remarquer, je réponds ce que répondent tous ceux à qui on le fait remarquer : je vais la lire, j'en aurai besoin plus tard. Il faut prendre cette réponse au sérieux, y compris quand c'est moi qui la donne. Ma barre d'onglets est la liste de ce que je n'ai pas fini.

Une même barre d'onglets, plusieurs mécanismes

Comme pour la chaise, la même conduite peut relever de mécanismes différents, qui ne s'aident pas de la même façon. Et je ne suis pas certain de savoir lequel est le mien. C'est un bon point de départ pour un clinicien.

Le premier est universel. On l'appelle décharge cognitive, cognitive offloading dans la littérature (Risko & Gilbert, 2016) : nous confions à l'extérieur ce que la mémoire de travail ne peut pas tenir, une liste, un post-it, une alarme, un nœud au mouchoir. L'onglet ouvert est un post-it que l'on n'a pas eu à écrire. Chang, Hahn et Kittur (2021) ont interrogé des utilisateurs sur leur barre d'onglets : la plupart s'en servent comme d'un rappel et d'une liste de tâches, et la difficulté à fermer tient à deux choses, la peur de ne plus retrouver la page et le temps déjà investi dedans. Le mécanisme fonctionne bien jusqu'à un certain nombre. Le mien tient jusqu'à trente onglets, à peu près, répartis sur deux fenêtres de navigateur. Au-delà, la liste devient illisible et cesse de me rappeler quoi que ce soit.

Le deuxième est anxieux. L'onglet ne sert plus à se souvenir. Il sert à empêcher un oubli redouté, ou à ne pas avoir à décider. C'est le comportement de sécurité de la chaise, transposé à l'écran : tant que la page est ouverte, on n'a pas à trancher si elle compte, et on ne découvre jamais qu'on aurait pu la fermer sans dommage. On y retrouve l'intolérance à l'incertitude et, chez certain·e·s, la sensation d'incomplétude décrite dans le champ obsessionnel sous le nom de not just right experience (Coles, Frost, Heimberg & Rhéaume, 2003) : fermer reviendrait à laisser quelque chose en suspens. Ces personnes ne lisent pas les pages qu'elles gardent. Elles les gardent. Les pages que je garde sans les lire sont celles dont je n'ai pas décidé si elles comptaient.

Le troisième est attentionnel. Chez l'adulte qui présente un trouble du déficit de l'attention, la mémoire de travail est fragile et l'intention se perd dès que l'objet quitte l'écran : ce qui n'est plus visible n'existe plus. Chaque onglet est alors une intention qui n'a pas été exécutée, ouverte au moment où l'idée est venue, laissée là au moment où la suivante est arrivée. Le nombre mesure ici un rythme plutôt qu'une peur, celui d'une attention qui démarre plus de choses qu'elle n'en termine et qui utilise l'écran comme mémoire de secours parce que la mémoire interne ne suit pas. La différence avec le mécanisme anxieux se voit au moment de fermer : la personne anxieuse hésite devant la croix ; la personne TDAH ne s'aperçoit même plus que les onglets sont là. Une bonne moitié de mes onglets ont été ouverts au moment où une idée arrivait, et oubliés quand la suivante est venue.

Le quatrième n'est pas clinique. Les chercheurs, les journalistes, les développeurs, les étudiants en période de mémoire travaillent avec trente sources ouvertes parce que c'est ainsi que le travail se fait. D'autres ne ferment jamais rien parce que leur machine le supporte et que rien ne les y pousse. Et la plupart des navigateurs rouvrent au démarrage les onglets de la veille : le nombre grossit sans que personne l'ait décidé. Une bonne partie de mes quarante-sept relève de celui-là : j'écris avec les sources ouvertes.

Je reconnais donc chez moi un peu de chacun des quatre. Cela ne fait pas un diagnostic, et c'est précisément le sujet de cette collection. Une question oriente le différentiel : que se passerait-il si, ce soir, tout se fermait d'un coup, une panne, une mise à jour, un enfant qui appuie sur le mauvais bouton ? Un soulagement, une panique, une contrariété de dix minutes, ou rien du tout et les mêmes onglets rouverts le lendemain. Je me la suis posée. Réponse honnête : dix minutes de contrariété, les mêmes onglets rouverts le lendemain, à sept ou huit exceptions près, que je ne retrouverais jamais et dont je ne me souviendrais même pas. La réponse renseigne plus que le nombre.

Tant que les onglets sont là

Une vignette, composite. Un étudiant en fin de master est adressé pour une procrastination qui inquiète son entourage. Il parle de son navigateur comme d'une honte : cent trente onglets, trois fenêtres. Quand on regarde l'écran ensemble, la barre d'onglets se révèle être le seul plan de travail qu'il possède. Chaque fenêtre correspond à un chapitre, chaque onglet à une source qu'il n'a pas encore citée ou peut-être que si, il ne sait plus. Aucune liste ailleurs, aucun carnet. Un proche lui avait conseillé de tout fermer pour « repartir à zéro ». Cela serait revenu à effacer son plan. Le travail a commencé par recopier la liste ailleurs, avec tout ce que ça a de douloureux et de difficile, avant même de fermer quoi que ce soit.

C'est le point qui me paraît le plus utile pour un clinicien. Masicampo et Baumeister (2011) ont montré que les tâches inachevées occupent l'esprit, et qu'il "suffit" de formuler un plan précis pour l'une d'elles pour que l'intrusion cesse, même sans l'avoir accomplie. L'onglet ouvert est un plan minimal : « je m'en occuperai ». Il fait taire, un peu, la tâche non faite. C'est ce qui m'arrive avec l'article de mars : ouvert, jamais lu, et tant qu'il est là, je n'ai pas le sentiment de l'avoir abandonné. C'est pour cela qu'on le garde, et c'est pour cela qu'il tient à la fois de l'aide et du piège : il calme juste assez pour qu'on ne fasse rien.

Quand ils se mettent à décider

Quatre indices signalent que l'adaptation a cessé d'aider.

  • Le coût matériel : la machine ralentit, le téléphone chauffe, on achète de la mémoire pour ne pas avoir à fermer.

  • L'attention consommée : on ne retrouve plus l'onglet que l'on cherche, on rouvre la page qui est déjà ouverte, on lit trois lignes de six choses et aucune en entier.

  • Le sentiment de ne jamais avoir fini : la journée se termine avec la même barre qu'au matin, et le regard du soir sur l'écran ressemble à celui que l'on porte sur une dette.

  • La rigidité : impossibilité de fermer même ce que l'on sait inutile, colère quand le navigateur redémarre, mises à jour refusées pendant des mois pour ne pas risquer de tout perdre.

Sur ces quatre points, j'en coche deux, les deux du milieu. Je ne me suis jamais mis en colère contre un redémarrage, et je n'ai jamais refusé une mise à jour pour ça. La frontière se trouve dans la souplesse. Quelqu'un qui ferme tout le vendredi soir et rouvre tranquillement le lundi n'a rien à traiter, même à quatre-vingts onglets. Quelqu'un qui n'a pas fermé une page depuis six mois et qui les traîne comme une liste de reproches, si.

En consultation

Ce qu'il est utile de demander, quand les onglets sont devenus un sujet : depuis quand ; ce qu'il y a dedans, en regardant l'écran ensemble plutôt qu'en en parlant ; combien ont plus d'un mois ; s'il existe une liste ailleurs, un carnet, un outil ; ce qui se passerait si tout se fermait ce soir ; et ce que la personne fait, exactement, au moment de fermer, une hésitation ou une indifférence. Ces questions renseignent le mécanisme sans le supposer. Je viens de me les poser à moi-même, et elles m'ont appris plus que le nombre.

Ce qu'il vaut mieux ne pas faire : conseiller de tout fermer, proposer une méthode d'organisation avant d'avoir compris ce que les onglets remplacent, ou conclure à un TDAH devant une barre d'onglets. Le diagnostic repose sur une histoire développementale complète, et un navigateur ne la remplace pas. Pour les praticiens EMDR, la peur de l'oubli mérite parfois une question de plus : la dernière fois que la personne a oublié quelque chose qui a compté, et ce que cela lui a coûté. Il arrive que la barre d'onglets ait une date de naissance.

Et ce qu'il est intéressant d'observer chez soi : combien d'onglets sont ouverts sur votre écran en ce moment, lesquels ont plus d'un mois, et ce que vous feriez si votre navigateur se fermait ce soir.

Un onglet ouvert est une chose que l'on n'a pas encore décidé d'oublier. Le travail consiste à demander ce que la barre d'onglets remplace, ce qu'elle empêche de vérifier, et ce qu'elle coûte. Ce matin, j'ai fermé onze onglets. Il en reste trente-six. L'article de mars est toujours ouvert...

La semaine prochaine, un autre usage de l'écran qui sert à ne pas être surpris : la série regardée pour la septième fois.

Références

  • Risko, E. F., & Gilbert, S. J. (2016). Cognitive offloading. Trends in Cognitive Sciences, 20(9), 676-688. https://doi.org/10.1016/j.tics.2016.07.002

  • Chang, J. C., Hahn, N., & Kittur, A. (2021). When the tab comes due: Challenges in the cost structure of browser tab usage. Proceedings of the 2021 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems. https://doi.org/10.1145/3411764.3445585

  • Masicampo, E. J., & Baumeister, R. F. (2011). Consider it done! Plan making can eliminate the cognitive effects of unfulfilled goals. Journal of Personality and Social Psychology, 101(4), 667-683. https://doi.org/10.1037/a0024192

  • Coles, M. E., Frost, R. O., Heimberg, R. G., & Rhéaume, J. (2003). "Not just right experiences": Perfectionism, obsessive-compulsive features and general psychopathology. Behaviour Research and Therapy, 41(6), 681-700. https://doi.org/10.1016/S0005-7967(02)00044-X

Tant que la page est ouverte, rien n'est perdu. Rien n'est fini non plus.

La chose vue

Quarante-sept. C'est le nombre d'onglets ouverts sur mon écran ce matin, au moment de commencer cette chronique. Je les ai comptés parce que la barre ne montrait plus de titres, seulement des icônes serrées les unes contre les autres, et une petite flèche annonçant qu'il y en avait d'autres. Sur mon téléphone, le compteur du navigateur affiche depuis longtemps un signe infini à la place d'un nombre. J'ai demandé autour de moi : une collègue en tient deux cents, répartis sur trois fenêtres et deux navigateurs. Le chiffre n'a rien d'exceptionnel.

J'ai regardé ce qu'il y avait dedans. Un article que je dois lire depuis mars. Un panier jamais validé. Un formulaire administratif commencé et laissé en plan. La même recherche bibliographique lancée trois fois, parce que je ne retrouvais plus la première. Une page ouverte pour vérifier une référence que j'ai vérifiée ailleurs depuis. Et une dizaine d'onglets dont je ne sais plus ce qu'ils font là, mais que je n'ai pas fermés, parce que ça devait servir.

Ce qui se passe au moment de fermer tient en une seconde. Le pointeur s'approche de la croix, s'arrête, et la page reste. Je me suis observé le faire plusieurs fois en écrivant ces lignes. Si on me le fait remarquer, je réponds ce que répondent tous ceux à qui on le fait remarquer : je vais la lire, j'en aurai besoin plus tard. Il faut prendre cette réponse au sérieux, y compris quand c'est moi qui la donne. Ma barre d'onglets est la liste de ce que je n'ai pas fini.

Une même barre d'onglets, plusieurs mécanismes

Comme pour la chaise, la même conduite peut relever de mécanismes différents, qui ne s'aident pas de la même façon. Et je ne suis pas certain de savoir lequel est le mien. C'est un bon point de départ pour un clinicien.

Le premier est universel. On l'appelle décharge cognitive, cognitive offloading dans la littérature (Risko & Gilbert, 2016) : nous confions à l'extérieur ce que la mémoire de travail ne peut pas tenir, une liste, un post-it, une alarme, un nœud au mouchoir. L'onglet ouvert est un post-it que l'on n'a pas eu à écrire. Chang, Hahn et Kittur (2021) ont interrogé des utilisateurs sur leur barre d'onglets : la plupart s'en servent comme d'un rappel et d'une liste de tâches, et la difficulté à fermer tient à deux choses, la peur de ne plus retrouver la page et le temps déjà investi dedans. Le mécanisme fonctionne bien jusqu'à un certain nombre. Le mien tient jusqu'à trente onglets, à peu près, répartis sur deux fenêtres de navigateur. Au-delà, la liste devient illisible et cesse de me rappeler quoi que ce soit.

Le deuxième est anxieux. L'onglet ne sert plus à se souvenir. Il sert à empêcher un oubli redouté, ou à ne pas avoir à décider. C'est le comportement de sécurité de la chaise, transposé à l'écran : tant que la page est ouverte, on n'a pas à trancher si elle compte, et on ne découvre jamais qu'on aurait pu la fermer sans dommage. On y retrouve l'intolérance à l'incertitude et, chez certain·e·s, la sensation d'incomplétude décrite dans le champ obsessionnel sous le nom de not just right experience (Coles, Frost, Heimberg & Rhéaume, 2003) : fermer reviendrait à laisser quelque chose en suspens. Ces personnes ne lisent pas les pages qu'elles gardent. Elles les gardent. Les pages que je garde sans les lire sont celles dont je n'ai pas décidé si elles comptaient.

Le troisième est attentionnel. Chez l'adulte qui présente un trouble du déficit de l'attention, la mémoire de travail est fragile et l'intention se perd dès que l'objet quitte l'écran : ce qui n'est plus visible n'existe plus. Chaque onglet est alors une intention qui n'a pas été exécutée, ouverte au moment où l'idée est venue, laissée là au moment où la suivante est arrivée. Le nombre mesure ici un rythme plutôt qu'une peur, celui d'une attention qui démarre plus de choses qu'elle n'en termine et qui utilise l'écran comme mémoire de secours parce que la mémoire interne ne suit pas. La différence avec le mécanisme anxieux se voit au moment de fermer : la personne anxieuse hésite devant la croix ; la personne TDAH ne s'aperçoit même plus que les onglets sont là. Une bonne moitié de mes onglets ont été ouverts au moment où une idée arrivait, et oubliés quand la suivante est venue.

Le quatrième n'est pas clinique. Les chercheurs, les journalistes, les développeurs, les étudiants en période de mémoire travaillent avec trente sources ouvertes parce que c'est ainsi que le travail se fait. D'autres ne ferment jamais rien parce que leur machine le supporte et que rien ne les y pousse. Et la plupart des navigateurs rouvrent au démarrage les onglets de la veille : le nombre grossit sans que personne l'ait décidé. Une bonne partie de mes quarante-sept relève de celui-là : j'écris avec les sources ouvertes.

Je reconnais donc chez moi un peu de chacun des quatre. Cela ne fait pas un diagnostic, et c'est précisément le sujet de cette collection. Une question oriente le différentiel : que se passerait-il si, ce soir, tout se fermait d'un coup, une panne, une mise à jour, un enfant qui appuie sur le mauvais bouton ? Un soulagement, une panique, une contrariété de dix minutes, ou rien du tout et les mêmes onglets rouverts le lendemain. Je me la suis posée. Réponse honnête : dix minutes de contrariété, les mêmes onglets rouverts le lendemain, à sept ou huit exceptions près, que je ne retrouverais jamais et dont je ne me souviendrais même pas. La réponse renseigne plus que le nombre.

Tant que les onglets sont là

Une vignette, composite. Un étudiant en fin de master est adressé pour une procrastination qui inquiète son entourage. Il parle de son navigateur comme d'une honte : cent trente onglets, trois fenêtres. Quand on regarde l'écran ensemble, la barre d'onglets se révèle être le seul plan de travail qu'il possède. Chaque fenêtre correspond à un chapitre, chaque onglet à une source qu'il n'a pas encore citée ou peut-être que si, il ne sait plus. Aucune liste ailleurs, aucun carnet. Un proche lui avait conseillé de tout fermer pour « repartir à zéro ». Cela serait revenu à effacer son plan. Le travail a commencé par recopier la liste ailleurs, avec tout ce que ça a de douloureux et de difficile, avant même de fermer quoi que ce soit.

C'est le point qui me paraît le plus utile pour un clinicien. Masicampo et Baumeister (2011) ont montré que les tâches inachevées occupent l'esprit, et qu'il "suffit" de formuler un plan précis pour l'une d'elles pour que l'intrusion cesse, même sans l'avoir accomplie. L'onglet ouvert est un plan minimal : « je m'en occuperai ». Il fait taire, un peu, la tâche non faite. C'est ce qui m'arrive avec l'article de mars : ouvert, jamais lu, et tant qu'il est là, je n'ai pas le sentiment de l'avoir abandonné. C'est pour cela qu'on le garde, et c'est pour cela qu'il tient à la fois de l'aide et du piège : il calme juste assez pour qu'on ne fasse rien.

Quand ils se mettent à décider

Quatre indices signalent que l'adaptation a cessé d'aider.

  • Le coût matériel : la machine ralentit, le téléphone chauffe, on achète de la mémoire pour ne pas avoir à fermer.

  • L'attention consommée : on ne retrouve plus l'onglet que l'on cherche, on rouvre la page qui est déjà ouverte, on lit trois lignes de six choses et aucune en entier.

  • Le sentiment de ne jamais avoir fini : la journée se termine avec la même barre qu'au matin, et le regard du soir sur l'écran ressemble à celui que l'on porte sur une dette.

  • La rigidité : impossibilité de fermer même ce que l'on sait inutile, colère quand le navigateur redémarre, mises à jour refusées pendant des mois pour ne pas risquer de tout perdre.

Sur ces quatre points, j'en coche deux, les deux du milieu. Je ne me suis jamais mis en colère contre un redémarrage, et je n'ai jamais refusé une mise à jour pour ça. La frontière se trouve dans la souplesse. Quelqu'un qui ferme tout le vendredi soir et rouvre tranquillement le lundi n'a rien à traiter, même à quatre-vingts onglets. Quelqu'un qui n'a pas fermé une page depuis six mois et qui les traîne comme une liste de reproches, si.

En consultation

Ce qu'il est utile de demander, quand les onglets sont devenus un sujet : depuis quand ; ce qu'il y a dedans, en regardant l'écran ensemble plutôt qu'en en parlant ; combien ont plus d'un mois ; s'il existe une liste ailleurs, un carnet, un outil ; ce qui se passerait si tout se fermait ce soir ; et ce que la personne fait, exactement, au moment de fermer, une hésitation ou une indifférence. Ces questions renseignent le mécanisme sans le supposer. Je viens de me les poser à moi-même, et elles m'ont appris plus que le nombre.

Ce qu'il vaut mieux ne pas faire : conseiller de tout fermer, proposer une méthode d'organisation avant d'avoir compris ce que les onglets remplacent, ou conclure à un TDAH devant une barre d'onglets. Le diagnostic repose sur une histoire développementale complète, et un navigateur ne la remplace pas. Pour les praticiens EMDR, la peur de l'oubli mérite parfois une question de plus : la dernière fois que la personne a oublié quelque chose qui a compté, et ce que cela lui a coûté. Il arrive que la barre d'onglets ait une date de naissance.

Et ce qu'il est intéressant d'observer chez soi : combien d'onglets sont ouverts sur votre écran en ce moment, lesquels ont plus d'un mois, et ce que vous feriez si votre navigateur se fermait ce soir.

Un onglet ouvert est une chose que l'on n'a pas encore décidé d'oublier. Le travail consiste à demander ce que la barre d'onglets remplace, ce qu'elle empêche de vérifier, et ce qu'elle coûte. Ce matin, j'ai fermé onze onglets. Il en reste trente-six. L'article de mars est toujours ouvert...

La semaine prochaine, un autre usage de l'écran qui sert à ne pas être surpris : la série regardée pour la septième fois.

Références

  • Risko, E. F., & Gilbert, S. J. (2016). Cognitive offloading. Trends in Cognitive Sciences, 20(9), 676-688. https://doi.org/10.1016/j.tics.2016.07.002

  • Chang, J. C., Hahn, N., & Kittur, A. (2021). When the tab comes due: Challenges in the cost structure of browser tab usage. Proceedings of the 2021 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems. https://doi.org/10.1145/3411764.3445585

  • Masicampo, E. J., & Baumeister, R. F. (2011). Consider it done! Plan making can eliminate the cognitive effects of unfulfilled goals. Journal of Personality and Social Psychology, 101(4), 667-683. https://doi.org/10.1037/a0024192

  • Coles, M. E., Frost, R. O., Heimberg, R. G., & Rhéaume, J. (2003). "Not just right experiences": Perfectionism, obsessive-compulsive features and general psychopathology. Behaviour Research and Therapy, 41(6), 681-700. https://doi.org/10.1016/S0005-7967(02)00044-X

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