Santé Mentale
Choses Vues - Inventaire n° 01
Temps de lecture : 5 minutes
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Dr Edouard Bougueret
•
Choses vues
Inventaire


Dr Edouard Bougueret
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Inventaire
La chaise la plus proche de la sortie
La chose vue
Une salle de réunion, une salle d'attente, un amphithéâtre, un cabinet. Il y a toujours quelqu'un qui prend la chaise la plus proche de la sortie. Tout le monde le voit, personne ne le commente. Septembre est le mois où l'on retrouve sa place : première réunion de l'année, première séance, rentrée dans une classe où les tables ont été redistribuées. C'est un bon moment pour ouvrir cette collection par un objet que chacun connaît.
Ce qui se passe avant de s'asseoir tient en une seconde. Un coup d'œil à la pièce, la porte repérée, la place choisie. La personne ne sait pas toujours qu'elle a fait ce calcul. Si on le lui fait remarquer, elle répond qu'elle préfère, c'est tout, et il faut prendre cette réponse au sérieux. Ce qui mérite d'être regardé, ce n'est pas la chaise, c'est ce qui vient avec elle : le dos au mur plutôt qu'à la porte, le sac gardé sur les genoux, le manteau que l'on n'enlève pas, une position de biais qui permet de voir arriver. Chacun de ces détails peut exister seul et ne rien vouloir dire. Ensemble, ils décrivent une personne qui s'est installée de manière à pouvoir partir.

Une même place, plusieurs mécanismes
La première règle de cette collection est qu'une conduite ordinaire n'a pas une seule signification. La chaise près de la sortie en est un bon exemple : le même geste peut relever de mécanismes différents, qui ne se traitent pas de la même façon.
Le premier est le comportement de sécurité au sens de Salkovskis (1991) : une action destinée à empêcher une catastrophe redoutée. Chez une personne sujette aux attaques de panique, la catastrophe est un malaise en public ; la chaise près de la porte garantit de pouvoir sortir avant que cela se voie. Dans l'anxiété sociale, la catastrophe est le regard des autres ; la place près de la sortie est celle d'où l'on peut se retirer sans traverser la salle. Dans les deux cas, ce qui est redouté vient de soi : son corps, son rougissement, sa voix.
Le deuxième mécanisme est l'hypervigilance post-traumatique. Ce qui est redouté ne vient plus de soi mais de l'environnement : être surpris, être coincé, ne pas voir arriver. Le repérage des issues s'exécute dans chaque pièce nouvelle, sans décision, et la personne ne le relie pas toujours à un événement. Le dos au mur et la vue sur la porte sont ici plus révélateurs que la proximité de la sortie elle-même.
Le troisième est sensoriel. Pour certaines personnes, autistes ou non, une salle pleine est d'abord un bruit, une lumière, une chaleur. La place près de la porte est celle d'où l'on peut se soustraire à la stimulation quelques minutes, sans que la peur y soit pour grand-chose.
Le quatrième n'est pas clinique du tout. Les soignants, les enseignants, les agents de sécurité s'assoient près de la porte parce que leur métier leur a appris à devoir se lever. D'autres ont une migraine, ou besoin d'air. Et il existe une préférence humaine générale, décrite par Appleton (1975) sous le nom de prospect-refuge, pour les places d'où l'on voit sans être exposé : le dos protégé, la vue dégagée. Choisir cette place ne dit rien d'autre, chez beaucoup de gens, qu'une préférence partagée par l'espèce.
Une question permet d'orienter le différentiel : que se passerait-il, exactement, si la place n'était pas disponible ? Un malaise que les autres verraient, une menace que l'on ne verrait pas venir, un bruit que l'on ne pourrait plus fuir, ou rien de particulier. La réponse ne se devine pas, elle se demande.
Ce que la chaise permet
Une vignette, composite. Dans un groupe de formation, une participante s'assoit pendant trois jours sur la même chaise, près de la porte, et quitte la salle deux ou trois fois par demi-journée. Le formateur y voit du désengagement. Le troisième jour, elle explique qu'elle n'aurait pas pu s'inscrire à une formation où les places sont attribuées, et que depuis un accident, elle compte les issues de chaque pièce où elle entre. La chaise n'a pas été le signe de son absence. Elle a été la condition de sa présence.
C'est le point qui me paraît le plus utile pour un clinicien. Un comportement de sécurité est d'abord ce qui rend une situation supportable. Rachman, Radomsky et Shafran (2008) ont montré qu'utilisé avec discernement, en début d'exposition, il ne compromet pas nécessairement le traitement et peut même rendre l'exposition acceptable pour des patients qui l'auraient refusée. La chaise près de la sortie abaisse le prix de la présence. Sans elle, la personne ne serait pas venue.

Quand elle se met à décider
Le même comportement entretient le problème lorsqu'il empêche la personne de vérifier que la catastrophe ne se produit pas : c'est le mécanisme de maintien décrit par Salkovskis. Tant que l'on sort avant le malaise, on ne découvre jamais que le malaise passe. Tant que l'on surveille la porte, on ne découvre jamais que rien n'entre.
Quatre indices signalent que l'adaptation a cessé d'aider. La rigidité : ce qui se passe quand la place est prise, une contrariété ou l'annulation de la soirée. Le coût d'organisation : arriver vingt minutes en avance pour l'obtenir, refuser les lieux où elle n'existe pas, le cinéma, le milieu de la rangée, le dîner à places attribuées. L'attention consommée : une réunion passée à surveiller la porte est une réunion dont on ne retient rien, et la personne en sort avec l'impression de n'avoir pas été là. La généralisation : la chaise qui n'était nécessaire qu'au travail l'est maintenant chez des amis. La frontière n'est pas dans le geste, qui est minuscule, mais dans sa souplesse et dans ce qu'il organise autour de lui.
En consultation
Ce qu'il est utile de demander, quand la chaise est devenue un sujet : depuis quand ; dans quels lieux oui et dans quels lieux non ; ce que l'on regarde, de cette place ; ce que coûterait une heure ailleurs ; et surtout, ce qui arriverait si la place était prise. Ces questions renseignent le mécanisme sans le supposer.
Ce qu'il vaut mieux ne pas faire : interpréter la place à voix haute dès la première séance, l'interdire, ou en faire une cible avant d'avoir compris ce qu'elle protège. Pour les praticiens EMDR, la place choisie peut d'abord fonctionner comme une ressource concrète pendant la préparation, avant de devenir, si elle s'est rigidifiée, un évitement à travailler à son tour.
Et ce qu'il est intéressant d'observer chez soi : où s'assoient les gens dans votre bureau, la première fois, quand vous leur laissez le choix ; et sur quelle chaise vous vous asseyez, vous, et pour quelles raisons. La plupart des thérapeutes ont une place préférée. Elle a généralement de bonnes raisons d'exister.
Une chaise n'est pas un symptôme. C'est une information sur ce dont une personne a besoin pour pouvoir rester dans une pièce. Le travail ne consiste pas à interpréter la place, mais à demander ce qu'elle rend possible, ce qu'elle empêche de vérifier, et ce qu'elle coûte. La semaine prochaine, un autre objet qui sert à ne rien fermer : les quarante-sept onglets ouverts.
Références
Salkovskis, P. M. (1991). The importance of behaviour in the maintenance of anxiety and panic: A cognitive account. Behavioural and Cognitive Psychotherapy, 19(1), 6-19. https://doi.org/10.1017/S0141347300011472
Rachman, S., Radomsky, A. S., & Shafran, R. (2008). Safety behaviour: A reconsideration. Behaviour Research and Therapy, 46(2), 163-173. https://doi.org/10.1016/j.brat.2007.11.008
Appleton, J. (1975). The Experience of Landscape. London: John Wiley & Sons.
La chaise la plus proche de la sortie
La chose vue
Une salle de réunion, une salle d'attente, un amphithéâtre, un cabinet. Il y a toujours quelqu'un qui prend la chaise la plus proche de la sortie. Tout le monde le voit, personne ne le commente. Septembre est le mois où l'on retrouve sa place : première réunion de l'année, première séance, rentrée dans une classe où les tables ont été redistribuées. C'est un bon moment pour ouvrir cette collection par un objet que chacun connaît.
Ce qui se passe avant de s'asseoir tient en une seconde. Un coup d'œil à la pièce, la porte repérée, la place choisie. La personne ne sait pas toujours qu'elle a fait ce calcul. Si on le lui fait remarquer, elle répond qu'elle préfère, c'est tout, et il faut prendre cette réponse au sérieux. Ce qui mérite d'être regardé, ce n'est pas la chaise, c'est ce qui vient avec elle : le dos au mur plutôt qu'à la porte, le sac gardé sur les genoux, le manteau que l'on n'enlève pas, une position de biais qui permet de voir arriver. Chacun de ces détails peut exister seul et ne rien vouloir dire. Ensemble, ils décrivent une personne qui s'est installée de manière à pouvoir partir.

Une même place, plusieurs mécanismes
La première règle de cette collection est qu'une conduite ordinaire n'a pas une seule signification. La chaise près de la sortie en est un bon exemple : le même geste peut relever de mécanismes différents, qui ne se traitent pas de la même façon.
Le premier est le comportement de sécurité au sens de Salkovskis (1991) : une action destinée à empêcher une catastrophe redoutée. Chez une personne sujette aux attaques de panique, la catastrophe est un malaise en public ; la chaise près de la porte garantit de pouvoir sortir avant que cela se voie. Dans l'anxiété sociale, la catastrophe est le regard des autres ; la place près de la sortie est celle d'où l'on peut se retirer sans traverser la salle. Dans les deux cas, ce qui est redouté vient de soi : son corps, son rougissement, sa voix.
Le deuxième mécanisme est l'hypervigilance post-traumatique. Ce qui est redouté ne vient plus de soi mais de l'environnement : être surpris, être coincé, ne pas voir arriver. Le repérage des issues s'exécute dans chaque pièce nouvelle, sans décision, et la personne ne le relie pas toujours à un événement. Le dos au mur et la vue sur la porte sont ici plus révélateurs que la proximité de la sortie elle-même.
Le troisième est sensoriel. Pour certaines personnes, autistes ou non, une salle pleine est d'abord un bruit, une lumière, une chaleur. La place près de la porte est celle d'où l'on peut se soustraire à la stimulation quelques minutes, sans que la peur y soit pour grand-chose.
Le quatrième n'est pas clinique du tout. Les soignants, les enseignants, les agents de sécurité s'assoient près de la porte parce que leur métier leur a appris à devoir se lever. D'autres ont une migraine, ou besoin d'air. Et il existe une préférence humaine générale, décrite par Appleton (1975) sous le nom de prospect-refuge, pour les places d'où l'on voit sans être exposé : le dos protégé, la vue dégagée. Choisir cette place ne dit rien d'autre, chez beaucoup de gens, qu'une préférence partagée par l'espèce.
Une question permet d'orienter le différentiel : que se passerait-il, exactement, si la place n'était pas disponible ? Un malaise que les autres verraient, une menace que l'on ne verrait pas venir, un bruit que l'on ne pourrait plus fuir, ou rien de particulier. La réponse ne se devine pas, elle se demande.
Ce que la chaise permet
Une vignette, composite. Dans un groupe de formation, une participante s'assoit pendant trois jours sur la même chaise, près de la porte, et quitte la salle deux ou trois fois par demi-journée. Le formateur y voit du désengagement. Le troisième jour, elle explique qu'elle n'aurait pas pu s'inscrire à une formation où les places sont attribuées, et que depuis un accident, elle compte les issues de chaque pièce où elle entre. La chaise n'a pas été le signe de son absence. Elle a été la condition de sa présence.
C'est le point qui me paraît le plus utile pour un clinicien. Un comportement de sécurité est d'abord ce qui rend une situation supportable. Rachman, Radomsky et Shafran (2008) ont montré qu'utilisé avec discernement, en début d'exposition, il ne compromet pas nécessairement le traitement et peut même rendre l'exposition acceptable pour des patients qui l'auraient refusée. La chaise près de la sortie abaisse le prix de la présence. Sans elle, la personne ne serait pas venue.

Quand elle se met à décider
Le même comportement entretient le problème lorsqu'il empêche la personne de vérifier que la catastrophe ne se produit pas : c'est le mécanisme de maintien décrit par Salkovskis. Tant que l'on sort avant le malaise, on ne découvre jamais que le malaise passe. Tant que l'on surveille la porte, on ne découvre jamais que rien n'entre.
Quatre indices signalent que l'adaptation a cessé d'aider. La rigidité : ce qui se passe quand la place est prise, une contrariété ou l'annulation de la soirée. Le coût d'organisation : arriver vingt minutes en avance pour l'obtenir, refuser les lieux où elle n'existe pas, le cinéma, le milieu de la rangée, le dîner à places attribuées. L'attention consommée : une réunion passée à surveiller la porte est une réunion dont on ne retient rien, et la personne en sort avec l'impression de n'avoir pas été là. La généralisation : la chaise qui n'était nécessaire qu'au travail l'est maintenant chez des amis. La frontière n'est pas dans le geste, qui est minuscule, mais dans sa souplesse et dans ce qu'il organise autour de lui.
En consultation
Ce qu'il est utile de demander, quand la chaise est devenue un sujet : depuis quand ; dans quels lieux oui et dans quels lieux non ; ce que l'on regarde, de cette place ; ce que coûterait une heure ailleurs ; et surtout, ce qui arriverait si la place était prise. Ces questions renseignent le mécanisme sans le supposer.
Ce qu'il vaut mieux ne pas faire : interpréter la place à voix haute dès la première séance, l'interdire, ou en faire une cible avant d'avoir compris ce qu'elle protège. Pour les praticiens EMDR, la place choisie peut d'abord fonctionner comme une ressource concrète pendant la préparation, avant de devenir, si elle s'est rigidifiée, un évitement à travailler à son tour.
Et ce qu'il est intéressant d'observer chez soi : où s'assoient les gens dans votre bureau, la première fois, quand vous leur laissez le choix ; et sur quelle chaise vous vous asseyez, vous, et pour quelles raisons. La plupart des thérapeutes ont une place préférée. Elle a généralement de bonnes raisons d'exister.
Une chaise n'est pas un symptôme. C'est une information sur ce dont une personne a besoin pour pouvoir rester dans une pièce. Le travail ne consiste pas à interpréter la place, mais à demander ce qu'elle rend possible, ce qu'elle empêche de vérifier, et ce qu'elle coûte. La semaine prochaine, un autre objet qui sert à ne rien fermer : les quarante-sept onglets ouverts.
Références
Salkovskis, P. M. (1991). The importance of behaviour in the maintenance of anxiety and panic: A cognitive account. Behavioural and Cognitive Psychotherapy, 19(1), 6-19. https://doi.org/10.1017/S0141347300011472
Rachman, S., Radomsky, A. S., & Shafran, R. (2008). Safety behaviour: A reconsideration. Behaviour Research and Therapy, 46(2), 163-173. https://doi.org/10.1016/j.brat.2007.11.008
Appleton, J. (1975). The Experience of Landscape. London: John Wiley & Sons.

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