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Série Ennui - 3/10 - Boreout : quand l'ennui au travail détruit la santé

Temps de lecture : 4 minutes

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Dr Edouard Bougueret

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Dr Edouard Bougueret

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Série Ennui — Épisode 3 | 10

Elle arrive chaque matin à l'heure. Elle répond à ses mails, assiste aux réunions, accomplit les tâches qu'on lui confie. Personne ne la remarque. Personne ne lui demande rien de difficile. Les semaines se ressemblent.

Un jour, elle réalise qu'elle n'a rien accompli d'utile depuis des mois, que personne ne le saurait si elle partait demain, et qu'elle ne sait plus très bien pourquoi elle continue à venir.

Ce tableau n'est pas celui d'un burn-out. C'est celui d'un bore-out.

Et contrairement à son jumeau épuisant, il reste largement invisible, parce qu'il ne se voit pas de l'extérieur, parce que la personne qui en souffre n'ose pas se plaindre, et parce que notre culture du travail n'a pas encore vraiment de mot pour valider cette souffrance.

Deux épuisements, deux chemins

Le burn-out et le bore-out aboutissent souvent aux mêmes symptômes (fatigue profonde, perte de motivation, symptômes anxieux ou dépressifs) mais ils empruntent des chemins opposés.

Le burn-out naît de la surcharge : trop à faire, trop vite, avec trop peu de ressources.

Le bore-out naît du vide : pas assez à faire, ou des tâches sans aucun sens, sans défi, sans valeur perçue.

L'ironie est que la souffrance du bore-out est souvent niée deux fois :

→ par l'entourage professionnel (« ça va ? tranquille ! tu t'en sors bien, tu n'as pas à te plaindre »)

→ par la personne elle-même, qui intériorise la honte de s'ennuyer là où d'autres sont débordés

Cette double invalidation retarde considérablement la prise en charge.

Des études longitudinales confirment que l'ennui au travail n'est pas anodin. Associé à une baisse de la satisfaction de vie et à une hausse des symptômes anxieux et dépressifs, il constitue un facteur de risque psychosocial à part entière, même s'il reste très sous-représenté dans les politiques de prévention des risques professionnels.

Les trois visages du bore-out

Le bore-out ne se résume pas à « avoir trop peu de travail ». Il prend au moins trois formes distinctes, qui peuvent coexister.

La sous-charge quantitative : la plus visible

Le salarié n'a simplement pas assez à faire. Il remplit ses journées de tâches fictives, ralentit volontairement pour paraître occupé, vit dans la peur d'être découvert. Cette situation génère une anxiété sourde et une perte progressive d'estime de soi.

La sous-charge qualitative : la plus fréquente chez les profils expérimentés

Le salarié a du travail, mais ce travail est en dessous de ses compétences, de ses aspirations ou de ses valeurs. Il fait des choses qu'il maîtrise parfaitement depuis des années, sans défi, sans apprentissage, sans sentiment de contribution.

La perte de sens : la plus silencieuse

Le salarié travaille, parfois beaucoup, mais ne comprend plus pourquoi. Le lien entre son travail quotidien et un objectif qui lui semble valable s'est rompu. C'est souvent ce que décrivent les personnes après une restructuration, une fusion, ou une reconversion forcée.

Ce que le corps dit à la place

Comme pour toute souffrance psychique chronique non nommée, le bore-out tend à trouver des voies somatiques.

Maux de tête récurrents, troubles du sommeil, douleurs musculaires diffuses, troubles digestifs. Ces symptômes « sans cause » sont souvent les traductions corporelles d'un système nerveux maintenu en état d'activation basse mais permanente, sans ressource pour se réinitialiser.

Sur le plan psychique, le bore-out produit fréquemment une forme de dépersonnalisation progressive : la personne décrit se sentir transparente dans son environnement de travail, avoir l'impression d'exécuter des mouvements sans en être l'auteur, ne plus savoir ce qu'elle vaut ni ce qu'elle peut offrir.

Cette érosion identitaire est l'une des conséquences les plus graves du bore-out non traité. L'identité professionnelle joue un rôle structurant dans l'image de soi globale. Quand elle se délite, c'est toute une représentation de soi qui vacille.

Ce que les organisations peuvent changer

Le bore-out n'est pas seulement une souffrance individuelle. C'est un signal organisationnel. Il indique que quelque chose, dans la distribution des tâches, la reconnaissance des compétences, la gestion des parcours ou la culture managériale, ne fonctionne pas.

Des leviers existent :

→ L'enrichissement des postes : ajouter de la variété, de l'autonomie, de la responsabilité

→ La mobilité interne valorisée, sans que cela soit vécu comme un aveu d'échec

→ Les espaces de contribution informels où les compétences non utilisées peuvent s'exprimer

→ Une culture de conversation qui autorise à dire « je me sens sous-utilisé » sans risque

La prévention commence par la reconnaissance du phénomène. Un responsable RH ou un manager qui sait que le bore-out existe est déjà en mesure de le détecter (dans l'absentéisme discret, le désengagement progressif, les signaux de retrait social) et d'ouvrir un dialogue avant que la situation ne se dégrade.

Ce que ça change en pratique

Si vous vous reconnaissez dans ce tableau :

Ennui chronique, honte de l'ennui, symptômes physiques diffus, perte progressive du sentiment de valeur, il peut être utile d'en parler à votre médecin traitant ou à un psychologue. Le bore-out est une souffrance réelle, qui mérite une prise en charge adaptée.

Pour les managers et professionnels RH :

Intégrer l'ennui au travail dans les indicateurs de risques psychosociaux est une première étape. Des entretiens qui questionnent la charge subjective, perçue comme trop lourde ou trop légère, permettent de détecter les situations à risque avant qu'elles ne s'aggravent.

Pour les organisations :

La reconversion, la formation interne ou la mobilité ne sont pas des aveux d'échec. Ce sont des réponses légitimes à un désajustement entre une personne et un poste. Les organisations qui l'ont compris ont généralement de meilleurs indicateurs de santé psychique.

Pour finir

Le bore-out nous dit quelque chose d'inconfortable sur notre rapport au travail : nous avons construit des systèmes qui valorisent l'occupation visible et la productivité mesurable, mais qui peinent à nourrir le besoin fondamental d'utilité, de défi et de sens.

La souffrance de ceux qui s'ennuient au travail n'est pas moins réelle que celle de ceux qui s'épuisent.

Elle est simplement plus silencieuse, et c'est peut-être pour cela qu'elle dure plus longtemps.

Épisode suivant : L'ennui chez les ados : signal d'alarme ou passage obligé ?

Série Ennui — Épisode 3 | 10

Elle arrive chaque matin à l'heure. Elle répond à ses mails, assiste aux réunions, accomplit les tâches qu'on lui confie. Personne ne la remarque. Personne ne lui demande rien de difficile. Les semaines se ressemblent.

Un jour, elle réalise qu'elle n'a rien accompli d'utile depuis des mois, que personne ne le saurait si elle partait demain, et qu'elle ne sait plus très bien pourquoi elle continue à venir.

Ce tableau n'est pas celui d'un burn-out. C'est celui d'un bore-out.

Et contrairement à son jumeau épuisant, il reste largement invisible, parce qu'il ne se voit pas de l'extérieur, parce que la personne qui en souffre n'ose pas se plaindre, et parce que notre culture du travail n'a pas encore vraiment de mot pour valider cette souffrance.

Deux épuisements, deux chemins

Le burn-out et le bore-out aboutissent souvent aux mêmes symptômes (fatigue profonde, perte de motivation, symptômes anxieux ou dépressifs) mais ils empruntent des chemins opposés.

Le burn-out naît de la surcharge : trop à faire, trop vite, avec trop peu de ressources.

Le bore-out naît du vide : pas assez à faire, ou des tâches sans aucun sens, sans défi, sans valeur perçue.

L'ironie est que la souffrance du bore-out est souvent niée deux fois :

→ par l'entourage professionnel (« ça va ? tranquille ! tu t'en sors bien, tu n'as pas à te plaindre »)

→ par la personne elle-même, qui intériorise la honte de s'ennuyer là où d'autres sont débordés

Cette double invalidation retarde considérablement la prise en charge.

Des études longitudinales confirment que l'ennui au travail n'est pas anodin. Associé à une baisse de la satisfaction de vie et à une hausse des symptômes anxieux et dépressifs, il constitue un facteur de risque psychosocial à part entière, même s'il reste très sous-représenté dans les politiques de prévention des risques professionnels.

Les trois visages du bore-out

Le bore-out ne se résume pas à « avoir trop peu de travail ». Il prend au moins trois formes distinctes, qui peuvent coexister.

La sous-charge quantitative : la plus visible

Le salarié n'a simplement pas assez à faire. Il remplit ses journées de tâches fictives, ralentit volontairement pour paraître occupé, vit dans la peur d'être découvert. Cette situation génère une anxiété sourde et une perte progressive d'estime de soi.

La sous-charge qualitative : la plus fréquente chez les profils expérimentés

Le salarié a du travail, mais ce travail est en dessous de ses compétences, de ses aspirations ou de ses valeurs. Il fait des choses qu'il maîtrise parfaitement depuis des années, sans défi, sans apprentissage, sans sentiment de contribution.

La perte de sens : la plus silencieuse

Le salarié travaille, parfois beaucoup, mais ne comprend plus pourquoi. Le lien entre son travail quotidien et un objectif qui lui semble valable s'est rompu. C'est souvent ce que décrivent les personnes après une restructuration, une fusion, ou une reconversion forcée.

Ce que le corps dit à la place

Comme pour toute souffrance psychique chronique non nommée, le bore-out tend à trouver des voies somatiques.

Maux de tête récurrents, troubles du sommeil, douleurs musculaires diffuses, troubles digestifs. Ces symptômes « sans cause » sont souvent les traductions corporelles d'un système nerveux maintenu en état d'activation basse mais permanente, sans ressource pour se réinitialiser.

Sur le plan psychique, le bore-out produit fréquemment une forme de dépersonnalisation progressive : la personne décrit se sentir transparente dans son environnement de travail, avoir l'impression d'exécuter des mouvements sans en être l'auteur, ne plus savoir ce qu'elle vaut ni ce qu'elle peut offrir.

Cette érosion identitaire est l'une des conséquences les plus graves du bore-out non traité. L'identité professionnelle joue un rôle structurant dans l'image de soi globale. Quand elle se délite, c'est toute une représentation de soi qui vacille.

Ce que les organisations peuvent changer

Le bore-out n'est pas seulement une souffrance individuelle. C'est un signal organisationnel. Il indique que quelque chose, dans la distribution des tâches, la reconnaissance des compétences, la gestion des parcours ou la culture managériale, ne fonctionne pas.

Des leviers existent :

→ L'enrichissement des postes : ajouter de la variété, de l'autonomie, de la responsabilité

→ La mobilité interne valorisée, sans que cela soit vécu comme un aveu d'échec

→ Les espaces de contribution informels où les compétences non utilisées peuvent s'exprimer

→ Une culture de conversation qui autorise à dire « je me sens sous-utilisé » sans risque

La prévention commence par la reconnaissance du phénomène. Un responsable RH ou un manager qui sait que le bore-out existe est déjà en mesure de le détecter (dans l'absentéisme discret, le désengagement progressif, les signaux de retrait social) et d'ouvrir un dialogue avant que la situation ne se dégrade.

Ce que ça change en pratique

Si vous vous reconnaissez dans ce tableau :

Ennui chronique, honte de l'ennui, symptômes physiques diffus, perte progressive du sentiment de valeur, il peut être utile d'en parler à votre médecin traitant ou à un psychologue. Le bore-out est une souffrance réelle, qui mérite une prise en charge adaptée.

Pour les managers et professionnels RH :

Intégrer l'ennui au travail dans les indicateurs de risques psychosociaux est une première étape. Des entretiens qui questionnent la charge subjective, perçue comme trop lourde ou trop légère, permettent de détecter les situations à risque avant qu'elles ne s'aggravent.

Pour les organisations :

La reconversion, la formation interne ou la mobilité ne sont pas des aveux d'échec. Ce sont des réponses légitimes à un désajustement entre une personne et un poste. Les organisations qui l'ont compris ont généralement de meilleurs indicateurs de santé psychique.

Pour finir

Le bore-out nous dit quelque chose d'inconfortable sur notre rapport au travail : nous avons construit des systèmes qui valorisent l'occupation visible et la productivité mesurable, mais qui peinent à nourrir le besoin fondamental d'utilité, de défi et de sens.

La souffrance de ceux qui s'ennuient au travail n'est pas moins réelle que celle de ceux qui s'épuisent.

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